SLAV, Picasso, yoga et taches de rousseurs…

Hier, je suis tombé sur une publication Facebook d’un ami. Elle était ouverte seulement à ses « amis ». Voici pourquoi je ne le nommerai pas. Et en plus, il est un roux. (J’utilise sa rousseur à escient, vous comprendrez pourquoi plus tard.) Le plus important, c’est qu’il écrivait : comment fait-on pour s’approprier une culture? Picasso a-t-il fait disparaître l’art africain?

Ça m’a fait aussitôt penser à un conférencier, que j’ai écouté via YouTube, qui disait comment une économie basée essentiellement sur la connaissance serait supérieure à notre économie actuelle, basée essentiellement sur les biens matériels.

Parce qu’avec la connaissance – comme avec la culture -, contrairement à la matière, il n’y a pas de perte quand on la partage. On ne perd pas de connaissance en la partageant. Elle se dédouble et se dédouble. Elle est une ressource infinie. Il est donc possible d’avoir une économie basée sur la croissance infinie puisque le risque d’épuiser la ressource est nul. Et en plus, personne ne peut être lésé.

L’éclairage du succès

Alors, si Picasso s’est approprié la culture africaine, elle n’a tout de même rien perdu. Au contraire, elle s’est perpétuée. On a connu plus amplement l’existence de cette culture via cet artiste. Et si on considère qu’il y a eu une perte pour les Africains, c’est seulement dans un sens subjectif, interprétatif, lié à la nature étrangère de celui qui s’en est inspiré avec succès. Parce que, visiblement, il n’y a que le succès pour permettre de pointer l’éclairage sur cette inspiration. Ce qui me donne une bonne occasion ici de faire un lien avec la controverse à propos du spectacle SLAV, déprogrammé du FIJM : Betty Bonifassi s’est nourrie artistiquement des chants d’esclaves pendant une bonne vingtaine d’années, ce qui – oh! ironie – a même donné un spectacle au Festival international de jazz de Montréal, sans être inquiétée. Alors, on comprend bien son désarroi actuel…

Donc, un des problèmes avec cette idée d’appropriation culturelle, c’est qu’elle s’inspire de la logique de la dénonciation du capitalisme – ce capitalisme basé sur une économie de production de biens qui requiert en effet appropriation de matière et de force de production -, alors que la réalité de la culture est intangible, infiniment malléable et surtout, exponentielle.

Une vision propriétaire de la culture

Et si on regarde le terme « appropriation », on remarque son lien sémantique avec « propriété ». Cela parle beaucoup. On accuse le partage et l’influence interculturelle d’être du vol de propriété, mais en les condamnant ainsi on met aussi de l’avant une vision propriétaire de la culture, dans son sens large. Comme s’il était question des droits d’auteur pour les oeuvres des artistes vivants qui oeuvrent à nourrir une culture ou une autre, tout en espérant gagner leur croûte.

Dans le cas de ces derniers, il peut bien s’agir d’un vol de propriété, puisqu’il est possible de considérer que ces artistes peuvent perdre quelque chose qui aurait dû leur revenir de droit, dans le cas où leur paternité (maternité?) artistique est évidente. Mais dans le cas d’une culture ou d’une autre, puisqu’il n’y a pas pour ainsi dire d’évidence quant à l’appartenance directe pour des individus en particulier, il est seulement possible de considérer que c’est un vol de s’en inspirer ou de l’interpréter qu’avec une pirouette intellectuelle. Et cela, en confondant culture, comme fait d’un groupe identifié, et justice sociale, envers des groupes considérés comme lésés, économiquement, socialement et (peut-être même pas) culturellement. Parce que si on creuse un peu, l’accusation d’appropriation culturelle ne repose pas vraiment sur la culture…

Viser à côté

Ce n’est pas en soi le fait de s’inspirer d’une culture qui choque. Les humains l’ont toujours fait. Ni de faire carrément du mimétisme. Singer ce que les autres font est dans la nature humaine. Ce qui choque, c’est le fait que cette culture soit liée à une communauté digne d’être défendue. Et à des individus, qui se réclament de cette culture et qui se sentent lésés personnellement, pour des raisons surtout autres que culturelles. Qu’on touche à leur culture leur semble le comble!

Voilà pourquoi cette accusation d’appropriation culturelle vise la plupart du temps à côté en condamnant des manifestations culturelles qui sont respectueuses et surtout dont la genèse est un ensemble de bonnes intentions. Comme pour le spectacle SLAV. Ou en condamnant des pratiques qui font seulement du bien à des individus, comme pour le yoga. Etc. Alors que cette accusation semble bizarrement incongrue si on l’utilise pour dénoncer le Canada, pays de culture majoritairement anglophone, qui s’est construit identitairement et culturellement avec des éléments issus de la culture francophone : « Canada » étant le nom original de la « province de Québec », sa feuille d’érable étant un symbole qui remonte à l’époque de la Nouvelle-France, et son hymne national étant originalement un chant patriotique composé pour la Société Saint-Jean-Baptiste. Et cela, tout en ayant noyé petit à petit l’importance de ce peuple fondateur jusqu’au coup de grâce du multiculturalisme, qui a officialisé son droit de se taire, ce qui a toujours été le cas des peuples autochtones jusqu’à récemment.

Faire germer la beauté de la laideur

Si c’était possible, Picasso se retournerait dans sa tombe pour être bien certain de tourner le dos à ce que ce monde est devenu. Et mon ami, parce qu’il fait partie de la minorité des roux, pourrait m’accuser d’appropriation intellectuelle étant donné que ses mots ont servi d’inspiration à ce texte. Même si le temps que j’ai passé dessus ne me rapportera pas une traître cenne.

Mais il ne le fera pas. Je suis sûr qu’après l’avoir lu, il considérera avoir bien assez reçu en retour. Peut-être même beaucoup. J’ose espérer. Et c’est ce que devraient aussi penser tout ceux qui préféraient taire en eux la blessure bien personnelle et hautement respectable de la réalité historique de l’esclavage. Et ceux qui préféraient la dénoncer politiquement, entre autres par empathie. Parce qu’ils avaient oublié ou ne savaient pas comment les chants qui sont nés de cette laideur inhumaine sont beaux. Même chantés par une blanche et mis en scène par un blanc. Puisque la beauté est par essence inclusive.

Ce contenu a été publié dans opinions, Québec, société, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.