La COVID-19, la grippe et un raz de marée de doutes

Image par Ria Sopala de Pixabay

En ce printemps qui commence, même si la fin du confinement semble se pointer le nez, sortir la tête de l’eau alors que nous sommes entraînés par un tsunami d’informations et d’avis sur la crise de la COVID-19 est loin d’être facile. Dans une situation qui sème autant le doute, le désir de s’accrocher à quoi que ce soit qui nous tombe sous la main tient du réflexe de survie. Et un des moyens pour ce faire consiste à faire des comparaisons. Nous pouvons constater que de se référer aux données sur la grippe semble être un bon moyen. Cela revient constamment, enfin, de mon bout de la lorgnette.

À mon sens, cependant, ce n’est pas un bon moyen, parce que la différence entre la COVID-19 et la grippe est trop importante. Cela revient à s’accrocher à quelque chose qui, au lieu de nous permettre de reprendre des forces pour ensuite rejoindre la terre ferme, nous entraîne vers le fond. Et au noeud du problème, il y a qu’on a tendance à tout ramener au doute et de ce fait à oublier ce que démontrent les faits scientifiques disponibles sur le COVID-19 et la grippe. Et la conséquence directe, c’est qu’ainsi on remet constamment en question, si ce n’est de le nier, le bien-fondé du confinement, alors qu’il faut qu’il soit le plus possible respecté pour donner un effet maximal. Alors que cette mesure a quand même été, bien sûr inégalement, appliquée partout dans le monde selon les conseils du milieu scientifique, ce qui aurait dû rassurer la très grande majorité des gens.

Malgré cela, on tire quand même des conclusions alternatives qui incitent à douter encore plus généralement des mesures mises en place pour contenir la pandémie. Alors que cela encourage certaines personnes à ne pas prendre au sérieux les règles et à ne pas adapter plus amplement leurs comportements que ce qui est directement imposé, par exemple dans les commerces qui sont toujours en activité. Aussi, cela a des répercussions dans le débat public. On en vient même à culpabiliser ceux qui respectent les directives et qui, de bonne foi, suggèrent des solutions pour les améliorer.

Ici, une question émerge. Celle à savoir s’il est moralement indiqué de se placer ainsi du côté des « collabos » de l’autorité. Chez ceux pour qui critiquer le système est une nécessité, la tentation de se placer du côté du doute est plus attirante et semble même plus logique. Pour douter du système et pour le critiquer, j’en suis, pas de doute. Mais pour pouvoir le faire en lien avec la situation actuelle, je pense qu’il ne suffit pas de critiquer en se basant sur le doute qu’inspirent des chiffres pigés ici et là. Il faut revenir à la base, à ce qui était déjà évident dès le début de la crise. Et si j’ai retenu quelque chose de mon humble apprentissage en science, c’est bien l’humilité : à défaut d’être spécialiste, il vaut mieux faire reposer notre opinion sur ce qui apparaît le plus solide; donc, sur ce qui a passé le test des débats entre spécialistes. Plus métaphoriquement, en l’absence de veste de sauvetage, il vaut mieux rester sur le rivage que de se jeter dans le courant…

Comparer une pomme à une orange

Pour bien voir le problème de comparer la létalité de la grippe et celle de la COVID-19, il n’y a même pas besoin de contre-argumenter en présentant des données chiffrées. Même que de le faire est contre-productif, il faut laisser de côté les chiffres pour avoir l’esprit clair. Allons au plus simple : le fait que les symptômes apparaissent beaucoup plus tard pour ce qui est de la COVID-19 que la grippe est suffisant. Ce qui signifie que, dans un contexte où il n’y aurait pas de confinement, le danger épidémiologique de la COVID-19 est plus grand que celui de la grippe.

En fait, c’est pour cette raison qu’il n’y a pas de confinement pour la grippe : les symptômes apparaissent rapidement, donc les gens infectés se confinent d’eux-mêmes. On ne se rend jamais jusqu’à une pandémie, en tout cas pour les grippes que nous rencontrons de nos jours. Oui, la grippe tue beaucoup de personnes et il serait tentant de se dire : pourquoi il n’y a pas de confinement pour la grippe, comme pour la COVID-19? C’est qu’une directive de confinement serait disproportionnelle par rapport au danger que représente globalement la grippe. Les campagnes de vaccination sont le mieux que les autorités de santé publique puissent faire. Et selon leurs conseils, le reste nous revient quand nous sommes dans un endroit public ou que nous en revenons : tousser au niveau du coude au lieu de mettre notre main devant la bouche, nous laver les mains, ne pas toucher son visage, etc.

Aussi, pour bien voir que la comparaison avec la grippe ne nous apprend pas grand-chose, il faut ajouter le fait suivant : il apparaît que le taux de mortalité est vraiment plus élevé pour la COVID-19, sans oublier que les complications qui accompagnent certains cas sont plus importantes et qu’elles représentent déjà un défi de taille pour le système de santé. Même si on le répète constamment, imaginons encore ce que ce défi serait, advenant que le nombre de cas graves excède la capacité des hôpitaux de les traiter. Il n’y a aucun besoin de regarder les chiffres pour justifier le bien-fondé d’un confinement rapide pour éviter une hécatombe, le risque parle de lui-même.

Et l’ironie dans tout ça, c’est qu’on se sert des chiffres obtenus pour ce qui est de la grippe dans un contexte de non-confinement pour douter du bien-fondé du confinement pour ce qui est de la COVID-19. Pourtant, si les chiffres sont assez bas pour semer le doute, c’est un résultat du confinement. Si la COVID-19 et la grippe étaient en effet semblables pour ce qui est de la période d’apparition des symptômes et du taux de décès, il serait très justifié de le remettre en question et je serais le premier à le faire. Par conséquent, baser son opinion sur une comparaison avec le nombre de décès liés à la grippe ne fait rien d’autre qu’induire en erreur sur le bien-fondé du confinement.

Le principe de précaution

Encore, il ne faut pas oublier que les connaissances scientifiques sur la COVID-19 sont moindres par rapport à celles sur la grippe, ce qui bien sûr peut nourrir le doute. C’est pour cette raison que le principe de précaution prévaut. Ce principe justifie lui aussi le confinement, même si à terme il s’avérait que, selon le pire des scénarios, les scientifiques se sont carrément trompés. Ici, il faut rappeler qu’il est tout à fait normal que les balbutiements d’une démarche scientifique soient plus en proie à du tâtonnement, à des erreurs et à des débats qu’un domaine de recherche plus abouti, comme celui qui concerne la grippe. Mais le problème qui se présente, c’est qu’il est possible de lire tout cela comme des preuves que le confinement n’est peut-être pas – ou n’est carrément pas – la bonne solution. Et si certains le font, cela démontre que le doute tend à faire oublier que le confinement est une solution basée sur ce que l’on sait de la COVID-19 et de sa différence avec la grippe, et sur le principe de précaution. Et on semble oublier aussi que si le confinement va autant de soi, c’est que ce principe repose sur une raison de santé publique et non sur une raison économique.

Voilà pourquoi, devant ce raz de marée d’informations et d’avis qui sèment autant de doute, je fais reposer mon opinion sur le principe de précaution. Donc, je n’ai pas tellement d’opinion, justement, si ce n’est d’opiner devant ce qui me semble le plus solide, soit ce qui ressort le plus des avancées scientifiques. Sinon, je constate que beaucoup trop de gens tentent seulement de sortir leurs têtes de l’eau plutôt que d’aller se réfugier sur la berge pour observer le mouvement de la débâcle, en attendant le retour à la normale. Tout cela, en étant conscient qu’il me serait aussi facile que n’importe qui de me retrouver en situation de noyade, tellement le flot d’informations est fort. Et je n’accuse pas ici les médias : il va de soi qu’en ayant à se concentrer sur cette crise ils nous inondent de tout ce qu’ils peuvent trouver, c’est leur raison d’être. Et je suis aussi conscient que si en plus je plongeais dans la vague des médias sociaux, où tous les moindres détails de cette crise mondiale sont analysés et suranalysés, j’aurais bien sûr autant de raisons que les autres d’être étourdi au point de faire du doute un idéal.

Douter même du doute

À mon sens, il faudrait bien plus douter du doute que du confinement. Et de toute évidence, nous sommes bien plus devant un doute romantique, gonflé par cet ego bien malmené par les temps qui courent, que devant un doute rationnel, pour ne pas dire cartésien. En guise d’aparté philosophique, en gros, il faut savoir que le doute cartésien ne repose pas simplement sur la recherche de raisons qui justifieraient une thèse ou une autre, mais sur un doute radical qui, après avoir tout remis en question, reconstruit méthodiquement une conclusion à partir de ce qui est clairement évident, et ainsi de suite. Or, actuellement, nous sommes surtout devant un doute qui se nourrit du désir de donner raison à maintes spéculations après avoir mis de côté ce qui, malheureusement, est le plus évident. D’un point de vue psychologique, il me semble que ce désir vient surtout du sentiment très normal de ne pas être à l’aise avec ce confinement, quand ce n’est pas carrément de l’anxiété. Et comme je suis anxieux de nature, je peux tout à fait le comprendre.

En conclusion, je vous offre bien gracieusement le bénéfice du doute : vous pouvez tout à fait remettre en question ma vision des choses. Mais si vous n’en êtes pas au point de penser que les spécialistes en épidémiologie mentent pour justifier un confinement qui aurait un autre but que d’empêcher une catastrophe de santé publique, il y a de l’espoir. Vous pourriez au moins voir que de remettre constamment en question le bien-fondé du confinement à un effet pervers sur le principe de précaution qui prévaut actuellement, parce que c’est le mieux à faire dans le doute. Sinon, j’espère qu’à partir du moment où le confinement serait complètement levé, vous pourriez enfin comprendre que le doute vous a bien mal-mené, et bien inutilement.

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