Le drapeau de la honte

Nous en sommes malheureusement là.

Interdiction moralisatrice de dire le terme « nègre », même dans le cas où il faut objectivement nommer le titre de l’essai autobiographique, « Nègres blancs d’Amérique », écrit par le felquiste Pierre Vallières à cette époque où les justiciers sociaux ne se spécialisaient pas encore dans l’enquête de crimes imaginaires. Et ils nous diraient que ce titre est en quelque sorte un « blackface » qu’il n’y aurait rien de surprenant!

Si je m’adresse à eux alors qu’ils ont visiblement une lecture de l’histoire à géométrie variable, il ne me servirait à rien de leur dire que ce terme a été historiquement aussi utilisé dans des sens qui ne référaient aucunement à la couleur de peau. Le meilleur exemple, que je pointerai en anglais pour qu’ils me comprennent, c’est que « nègre » a entre autres le même sens en français que « ghost writer ». Mais je perds mon temps.

Donc, pour la suite, je me concentrerai sur l’autocensure politiquement correcte qui a donné, le 24 juin dernier, le fait que l’on n’a pas montré le drapeau du Québec lors du spectacle censé le fêter. Il serait ridicule de penser qu’il s’agit d’un simple oubli. On a visiblement tenté de prévenir un attentat ostentatoire. Pourtant, ce risque n’existe que dans l’esprit de ceux qui, quand ils ont les moyens de ne pas voir simplement dans sa blancheur une contradiction avec la diversité, ne peuvent que voir dans son symbole l’extrémisme du Front de libération du Québec et le nationalisme correspondant. Comme s’il y avait un moindre sens à, rétroactivement, nous rendre coupables de nos velléités d’indépendance – même seulement de nous reconnaître en tant que nation – parce qu’une poignée de personnes ont pensé que pour combler leur désir pressant, l’option d’agir au-dessus des lois était la bonne.

Nous sommes toujours une menace

Pour la réingénierie sociale en cours, qui n’en a que pour une forme de diversité exclusive, le fait que nous soyons toujours là avec notre origine ethnique – pourtant bâtarde! -, notre culture et notre langue est déjà bien assez blasphématoire. Il ne nous faudrait surtout pas dire notre histoire. Même seulement de dire, du bout des lèvres, honteusement, peut-être fièrement pour les plus courageux d’entre nous, que nous avons au moins gagné officiellement un drapeau. Surtout, il ne faudrait pas que l’on dise à notre place, même sans le vouloir, que nous étions colonisés et qu’il pourrait en rester quelque chose. Cela, alors que d’autres ont le droit de dire et même, étrangement, le devoir de crier que leurs ancêtres ont été des esclaves ou que leur peuple a été en partie haineusement décimé. Heureusement, sauf exception, nous ne leur refusons aucunement ce droit. Ce qui représente une menace, c’est que nous puissions voir dans ce devoir de crier ses souffrances historiques l’injustice de la culpabilisation rétroactive qui en découle. Mais cette nuance est bien trop difficile à comprendre. Il est plus simple de nous dénoncer en disant que nous leur refusons un droit.

Pourtant, la pire menace que nous représentons, ce serait celle d’amputer le Canada qui, par la représentation théâtrale qu’en fait Justin Trudeau, se targue maintenant d’être le pays le moins national du monde. Donc, si nous représentons quand même une menace, c’est sans doute parce que la culpabilisation rétroactive n’a pas trouvé bon d’inclure nos doléances dans sa grille d’analyse. Sa définition des bienfaits de la diversité n’est finalement peut-être pas aussi inclusive qu’elle le prétend… D’un autre côté, cela se défend : par rapport à cette logique diversitaire, l’apport linguistique et culturel des blancs que nous sommes est bien trop contradictoire. C’est qu’elle a été pensée et qu’elle se propage en adéquation avec la standardisation culturelle anglo-saxonne. Le simple fait d’exiger des traductions de sa production – même seulement en français international – nous rend aussi suspects qu’on put l’être ceux que l’on a emprisonnés à tort lors de l’épisode des mesures de guerre; et voilà bien un pan de l’histoire que nous devrions idéalement oublier.

La tromperie des apparences

Là où la diversité arbitraire est reine, dans ce nouveau royaume où il ne s’agit que d’avoir de bonnes intentions pour avoir les bonnes solutions, on veut le bien de tous. Et bien sûr le nôtre aussi, puisque leur inclusivité passe par là. Mais pour l’avoir, nous devons nous repentir devant cette victimité dont nous sommes exclus d’office. Ce droit est réservé à ceux qui en auraient le mérite, alors que ce mérite est visiblement mesuré selon des critères liés aux apparences. Avoir l’apparence d’une victime vaut plus que de l’être sans en avoir l’air. Et ce qui le permet, c’est le jugement et la condamnation rétroactive des coupables historiques via ceux qui ont le plus l’air d’être leurs héritiers. Et pour que leurs fautes soient rachetées dans le présent, il ne suffit que de voir des correspondances superficielles entre leurs victimes réelles et des personnes vivantes – qu’elles acceptent ou non de se victimiser – et d’exiger qu’on leur donne réparation dans le présent. Par exemple, par des mesures de discrimination positive, puisque cette culpabilité historique est pour eux ce qui est à la source de la discrimination systémique dont elles sont victimes. Par contre, il vaut mieux pour elles d’accepter de jouer le jeu, sinon elles courent le risque de se faire accuser de collaborer avec l’ennemi.

Et ce n’est pas un hasard si on nous refuse le mince statut de victime que nous pourrions demander en regard de notre histoire. C’est qu’il est trop objectif pour leurs raisons subjectives de le donner. Pourtant, si le taux d’intégration à ce qui fait de nous une nation est un fait objectif, nous sommes bien victimes de quelque chose qui ne tient pas que sur les apparences. Quelque chose qui fait que, bien réellement, la part de nos citoyens qui vivent parmi nous en touristes pourra continuer de gonfler et d’amplifier notre folklorisation. Et s’ils sont bien peu intéressés par notre différence linguistique, il serait bien mal avisé pour nous de leur reprocher personnellement, sans sarcasme, puisqu’ils ne font que suivre le courant. Comme certaines espèces menacées ne trouvent pas l’enthousiasme des militants pour la préservation parce qu’elles leur semblent avoir une apparence trop rebutante, certaines langues et cultures comme les nôtres ne méritent pas l’enthousiasme des militants diversitaires. Et alors qu’ils trouvent de plus en plus d’oreilles attentives dans les hautes sphères, puisque leur diabolisation du nationalisme passe par un déni de son utilité à préserver les intérêts de proximité et que ces intérêts sont de plus en plus perçus comme chose du passé, nous sommes rebutants. Et nous le sommes parce que le bien-fondé de préserver la primauté des langues locales comme langues communes est perçu comme une exclusion des immigrants qui, peut-être parfois par facilité, sans doute par nécessité, ont dans les faits tendance à s’intégrer linguistiquement selon le standard international, alors qu’en le faisant ils seraient dans leur droit. Qui sommes-nous pour leur discuter ce droit au nom de la pérennité de notre langue et de notre culture?

Le droit à la reconnaissance

Mais ce qui devrait jouer en notre faveur, c’est que même si nous ne voulons pas oublier notre histoire liée à la colonisation anglaise, nous ne demandons plus une culpabilisation rétroactive du pouvoir anglais, comme cela allait de soi à une autre époque. Quand même, nous devrions pouvoir nous réclamer de l’histoire. Cela devrait être légitime pour tous, à condition de le faire pour avancer, et non pas pour rétropédaler. De cette manière, parce que nous pouvons faire un lien avec l’histoire, nous pouvons constater qu’il y en a toujours aujourd’hui pour vivre dans la nostalgie de ce pouvoir. Cela au point où, pour certains d’entre eux, nous mettre des bâtons dans les roues est une priorité. Le cas du terroriste anti-québécois Richard Bain est là pour nous montrer de la manière la plus grotesque que nous sommes vraiment une cible. Le fait que l’on tentait de le dépeindre comme un amoureux du Canada – que le nationalisme québécois aurait tout simplement fait mal tourner – montre bien que là où des jupes courtes peuvent causer des viols, nous n’avions qu’à ne pas blesser tant de fédéralistes avec notre démarche provocante…

Toujours en notre faveur, contrairement à ceux qui, bien ironiquement, nous visent sur la seule foi de cette différence qui nous mettrait du mauvais côté de l’histoire – particulièrement du côté d’une majorité oppressive qui n’en aurait que pour ses privilèges -, nous ne demandons pas réparation. C’est que de toute façon, le réel ne nous donnerait aucunement raison. Nous sommes déjà allés la chercher cette réparation, et en plus, de la manière la plus tranquille, sans même avoir eu besoin de faire payer leurs réels héritiers ni des héritiers allégués. Nous ne demandons que de la reconnaissance. Enfin, celle que nous existons, avec notre histoire et nos symboles, malgré le fait que certains pans de notre quête identitaire ne sont pas des plus reluisants. Et le pire, c’est que s’il faut justifier notre désir de reconnaissance en regard des critères actuels, même si la propagande inclusiviste tente de faire croire le contraire, cette reconnaissance inclut bien heureusement tout citoyen, pour le peu qu’il se reconnaisse en partie dans ce « nous » que l’on ne cesse de nous reprocher. Et si cela donne à penser qu’il y a tout de même en contrepartie une exclusion symbolique dans mes propos, les citoyens du monde qui habitent au Québec et ceux qui se pensent strictement canadiens s’en excluent d’eux-mêmes. Heureusement, dans les faits, cela ne leur enlève aucun droit. Surtout, cela ne leur enlève aucunement le privilège de faire partie d’une des sociétés les plus ouvertes d’esprit et égalitaires au monde…

En somme, il ne s’agit que de nous donner la reconnaissance d’exister symboliquement malgré la culpabilisation rétroactive. C’est que si les États-Unis ont cette reconnaissance malgré le fait qu’ils se sont construits grâce à la force de l’esclavage, pourquoi nous la refuser? Si l’Allemagne l’a alors qu’elle ne se débarrassera jamais tout à fait du stigmate de l’Holocauste, pourquoi n’y aurions-nous pas aussi droit? Si pourtant le Canada l’a alors qu’il s’est construit une identité en grande partie sur le vol de nos symboles, pourquoi devrions-nous accepter que l’on taise ce qu’il ne nous a pas volé et ce que nous en avons fait? Et surtout, pourquoi cette reconnaissance est-elle acquise pour le Canada, alors que ce que nous avons subi est de la petite bière, comparé à ce qu’ont subit et ce que subissent encore certains autochtones? Comment peut-il s’afficher fièrement et pas nous, alors qu’il a utilisé, dans le but avoué de les exterminer culturellement, les mêmes qui entretenaient notre servilité en nous effrayant à coups de jugements derniers, devant le risque de ne pas gagner notre ciel si nous ne participions pas à préserver notre « race »?

Pourquoi devrions-nous accepter que l’on nous traite comme si nous avions fait et que nous faisions actuellement encore pire que ces autres?

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