COVID-19 – Lettre ouverte à Lucie Laurier et David La Haye

Avec tout le respect que je vous dois, mais que je ne dois aucunement aux idées, j’aimerais vous dire quelque chose qui me semble très important dans le contexte actuel de la pandémie de COVID-19. Et vous m’excuserez d’avance pour la longueur de cette lettre. Mais je pense que ce que j’ai à vous dire en vaut la peine, au risque de vous perdre en cours de route.

Pour commencer, il me semble très noble de votre part de vous inquiéter du sort du monde en dénonçant, chacun à votre manière, ce que le doute vous fait voir, mais que l’on peut tout de même relier aux théories du complot. Sinon, je n’ai aucun doute que vous êtes surtout menés par l’espoir de participer à ce que l’on puisse déjouer ce que votre doute met de l’avant. Ainsi, notre espoir est le même. Par contre, même si je pense qu’il y a bien un complot à l’oeuvre, ce n’est pas celui que vous pensez. Celui-ci n’est pas l’oeuvre de personnes mal intentionnées qui l’ont provoqué ou qui profitent simplement de la situation : il s’est tramé petit à petit dans nos cerveaux à la mesure de notre évolution, depuis que nous avons la capacité de nous interroger.

Si je vous en fait part, c’est que j’ai la certitude – tout comme vous – que tout le monde devrait en avoir conscience. Et que pour y arriver, il faudrait que de plus en plus de gens le dénoncent, particulièrement vous, puisque vous avez le privilège d’attirer les regards. Alors, si je m’adresse à vous, c’est bien honnêtement par opportunisme. Je n’ai eu que de vagues échos de vos prises de position. Mais revenons au sujet principal.

D’abord, ce complot était à la base tout petit et somme toute assez utile pour nous. Le problème, c’est qu’il est devenu gigantesque et carrément dangereux. Il s’est amplifié depuis la révolution industrielle, et encore plus depuis la révolution internet. Et alors qu’il serait impératif de trouver des terrains d’entente pour affronter tous les défis qui se présentent à nous depuis, ce complot nous fractionne en factions. Et de cette façon, il participe à nous conforter dans nos croyances individuelles et communautaires.

Notamment, cela se rend pour certains jusqu’à nier la science; ou à en avoir une confiance à la carte, dans les cas où quelques rares conclusions scientifiques peuvent conforter leurs croyances. À mon sens, il faudrait plutôt que nous nous entendions sur le fait que, bien que la science soit évidemment contestable et incertaine – le flou scientifique actuel que nous pouvons constater pour ce qui est de la crise du coronavirus nous donne certainement maintes raisons de le penser -, elle reste tout de même ce que nous avons de plus fiable pour appuyer nos croyances et notre vision du monde.

Le problème de l’adaptation

Ce que j’ai pu conclure avec mes études, mes recherches et mes réflexions en lien avec l’évolutionnisme, c’est que notre cerveau ne peut pas s’adapter aussi rapidement qu’il le faudrait devant l’ampleur de l’accélération de notre mode de vie. Au point où parfois ce qui était avantageux évolutivement selon notre ancien mode de vie devient un piège dans celui-ci. Le problème de l’obésité en est un bon exemple. Si ce problème est présent dans les pays où ces changements ont eu le plus d’impact, c’est qu’il a été avantageux de développer un goût marqué pour ce qui est gras, sucré et salé. Au point où cela s’est inscrit dans notre bagage génétique. Alors que le temps des disettes n’était pas rare, il valait mieux avoir des réserves de gras… et donc, cette adaptation s’est amplifiée à la mesure de l’avantage qu’elle donnait à ceux qui réussissaient à survivre assez longtemps pour procréer et donner au suivant…

Aussi, au-delà du fait que nous avons besoin d’un minimum de sel dans notre alimentation, le goût pour les aliments salés peut s’expliquer par le fait qu’avant de pouvoir se servir d’une quelconque forme de réfrigération, nos ancêtres se servaient beaucoup du sel pour la conservation des aliments. Quant aux sucreries, elles sont pratiquement éternelles en terme de conservation et le sucre était bien pratique pour son apport rapide en énergie. Pensez-y, le plaisir que procure ce genre de mets ne représente aucun danger là où ces denrées sont rares. Cette rareté était la norme avant la révolution industrielle et cela l’est encore aujourd’hui dans les sociétés où l’offre alimentaire n’excède pas sciemment, contrairement à la nôtre, nos besoins de base. Sans oublier qu’un mode de vie plus en phase avec cette rareté, et surtout moins casanier, entraîne de lui-même une dépense d’énergie suffisante pour éliminer, sans effort, ce qui peut devenir excessif dans le nôtre. Et alors que notre mode de vie vient avec le désavantage de devoir mettre des efforts pour contrôler nos désirs, tout en ayant un tas de distractions et de responsabilités qui n’existaient pas auparavant, cela a entraîné une épidémie d’obésité.

La tyrannie de la subjectivité

Toujours en lien avec le problème de l’obésité, mais en lui portant une attention plus sociétale, voire psychologique, il apparaît que ce complot arrive aussi à déplacer notre perception des problèmes. Alors que ce problème était strictement considéré comme un problème de santé – qui s’accompagne bien sûr d’un lot de préjugés à ne pas sous-estimer -, il devient de plus en plus un problème moral lié à la discrimination, alors que de le considérer comme un problème de santé, même de la part d’un médecin, est identifié de plus en plus discriminatoire. Et ce qui l’explique, c’est que notre cerveau a tendance, en réaction à tout déséquilibre psychologique – ce que les sentiments et l’indignation devant les préjugés font -, à nous faire choisir ce qui rétablit l’équilibre. Ainsi, ce complot va jusqu’à nous convaincre que pour respecter la dignité des personnes obèses, en plus d’éviter les attaques directes et les attitudes blessantes envers ces personnes – ce qui va de soi et serait bien suffisant -, il faudrait aussi se rendre jusqu’à comprendre qu’il ne s’agit pas d’un problème de santé. D’ailleurs, les personnes obèses qui militent contre la grossophobie ont pour principal argument que leur excédent de poids n’est qu’une différence comme une autre. De cette manière, nommer quoi que ce soit qui aurait même un lien éloigné avec l’excédent de poids devient de moins en moins possible. Ainsi, cette problématique psychosociale trouve une réponse morale et nos valeurs tendent à s’aligner aux subjectivités, ainsi qu’à ce qu’elles entraînent.

Dans un même souffle, toute la puissance de ce complot se trouve illustrée par le fait que la justice semble aussi s’aligner à la subjectivité. Premièrement, je ne dois pas être le seul à constater que la liberté d’expression est attaquée de toute part. Et aussi, peut-être encore trop subtilement pour la plupart, nous pouvons constater qu’une conception vertueuse de la justice met toute son influence pour que le ressenti de discrimination soit préjudiciable. Quelle que soit notre opinion sur la cause Ward vs. Gabriel, il apparaît tout de même que le tribunal des droits de la personne ait fait avancer cette cause. On a reconnu la valeur d’un préjudice basé sur le ressenti du plaignant, parce qu’il se considérait victime d’une attaque personnelle, sur la seule base d’avoir été effectivement visé. Et cela, alors qu’on n’a visiblement pas tenu compte de la distinction essentielle à faire entre des propos tenus à titre personnel et des propos tenus dans le cadre d’une représentation humoristique. À mon sens, parce qu’il y avait au moins là un facteur objectif à prendre en compte, et que la justice devrait bien être objective, cela aurait dû peser plus fortement dans la balance que toute l’empathie et que toute la compassion que nous devons effectivement avoir, socialement, pour la peine d’un jeune handicapé. Si les décisions judiciaires servaient seulement à contenter les sentiments les plus populaires, quels qu’ils soient, rien ne nous protégerait alors contre une montée de la haine…

Plus largement, cette tendance à la subjectivité est à mettre en perspective avec le fait que, tout au long de l’histoire, la justice a tenté tant bien que mal de tendre vers l’objectivité, sinon d’en faire sa pierre d’assise, justement pour contrer le caractère arbitraire de la justice des systèmes monarchiques. Mais cette objectivité est toujours en déficit et cela est assez évident pour ce qui est de la délibération des juges : ils ont encore une bonne marge de manoeuvre subjective. Et cela se confirme dans leurs décisions : nous pouvons reconnaître assez facilement leurs penchants idéologiques même quand, contrairement à d’autres, ils ne sont pas clairement affichés. 

Si vous me suivez bien jusqu’ici, vous comprendrez que ce complot cérébral fait en sorte que de plus en plus le respect des personnes devrait aller de pair avec le respect de leurs idées, sentiments et émotions. Et cela, même si ce respect, en nourrissant le déni, peut amplifier les problèmes et même en créer de toutes pièces. Ne vaudrait-il pas mieux travailler en amont des problèmes et désamorcer cette tyrannie de la subjectivité, plutôt que de s’en laisser imposer par notre cerveau complotiste en mal d’adaptation? Pour ce faire, il faudrait d’abord nous rappeler que même si nous sommes tous conscients que le monde change rapidement, notre inconscient complote parce qu’il en est incapable. Il ne peut que réagir aux effets déstabilisants de la complexité du monde et cela, en faisant naître des sentiments que notre cerveau analytique peut ensuite heureusement pondérer, ou malheureusement amplifier. Dans ce dernier cas, cela peut aller jusqu’à construire une vision du monde qui semble tout à fait logique, mais qui ne sert qu’à justifier le chemin que nous font prendre nos sentiments.

Déjouer le complot

Heureusement, il y a moyen de déjouer ce complot avec l’éducation et l’entraînement. Mais pour y arriver, il faut premièrement reconnaître et déjouer sa tendance au déni, elle qui s’explique aussi par le fait que notre cerveau est programmé pour dépenser le moins d’énergie possible pour arriver à ses fins. L’évitement a évidemment un coût nul comparativement au fait de reconnaître un problème et tenter de le régler. Ainsi, parce qu’il est programmé pour assurer notre bien-être général, notre cerveau fait tout ce qu’il faut pour nous maintenir, à moindre coût, dans ce confort psychologique qui était la norme chez nos ancêtres. Voilà la raison qui fait qu’il tente entre autres de nous faire croire que la réalité devrait bien être autrement, plutôt que plus complexe qu’elle n’y parait. De cette manière, on peut voir un mensonge là où il y a une vérité partielle et perfectible. Notre cerveau complote pour nous convaincre que le problème est ailleurs parce qu’il n’a pas conscience de son incapacité adaptative : comment le pourrait-il? Et nous n’avons qu’à penser au recours de plus en plus grand aux antidépresseurs dans nos sociétés industrialisées, maintenant hyper connectées, pour comprendre à quel point la complexité du réel peut nous causer du tort et à quel point nos mécanismes de défense devant ce nouveau mode de vie peuvent nous faire souffrir. Mais surtout, jusqu’à quel point ce complot peut nous induire en erreur, et sur ce qui nous fait souffrir, et sur le choix des solutions pour calmer cette souffrance.

Si vous vous êtes rendu jusqu’ici dans votre lecture, j’espère que vous avez déjà compris que ce complot du cerveau était seulement une métaphore. Je me suis servi de cette personnification du cerveau pour essayer de vous faire comprendre que de faire la promotion de l’existence de complots a bien plus de chance de répondre à un besoin de croyances salvatrices, afin de rétablir l’équilibre psychologique, que de relever d’une recherche rationnelle de vérité. Évidemment, je m’en suis surtout servi parce que cela pose problème actuellement dans le contexte de la pandémie. Ces croyances tendent à provoquer des comportements qui, jusqu’à preuve du contraire, sont nuisibles au combat qui est mené. Cela, alors que nous devrions reconnaître qu’il est mené de bonne foi plutôt que de trouver dans son imperfection des raisons suffisantes pour justifier l’existence de complots. Par contre, il n’en demeure pas moins que l’on comble ce même besoin autrement et que cela pose aussi parfois problème pour ce qui est de la crise que nous traversons : que ce soit par la religion – et même trop souvent par la philosophie; par la spiritualité prête-à-porter, en kit ou « DIY »; par les pseudosciences du bien-être énergétique universel; par la partisânerie politique en général, mais particulièrement par les idéologies centrées sur les intérêts individuels ou sur une autorité morale qui devrait contraindre la collectivité; par la séparation forcée des humains par couleurs, par ethnie, par culture et par religion, pour donner raison à un instinct de conservation inadapté à la mondialisation; par les distributeurs du mérite exclusivement aux possesseurs d’un pénis – et exclusivement pour ceux qui le possèdent depuis leur naissance – comme par les théoriciennes de la victimisation qui pensent que cesdits possesseurs sont la cause exclusive du mal dans le monde; par les négationnistes de la réalité sexuelle – qui ne peuvent que voir dans cette réalité constituante et déterminante pour les rapports sociaux un effet discriminatoire, et qui ne peuvent pas voir qu’elle n’est pas nécessairement contradictoire avec les idéaux d’égalité, d’équité et de justice; par les entreprises de vente sous pression de la vertu – afin de mousser l’intérêt grandissant pour les compétitions de guerriers de la justice sociale, qui sont leurs ambassadeurs; etc.

L’intelligence vs le virus

Ainsi, toutes ces croyances agissent comme un antidépresseur pour quiconque ne tente pas au moins de déjouer les dictatures du cerveau. Et comme pour la prise d’antidépresseurs, que l’on voudrait assurément diminuer, voire éliminer, je voulais vous faire voir ici qu’il y a un autre moyen d’améliorer notre sort. Et ce moyen, c’est en plein ce que l’évolution nous a donné de plus performant pour nous adapter en temps réel : notre intelligence. Et si cette intelligence est bien apparue entre autres parce que les hominidés que nous sommes sont des animaux sociaux, il faudrait bien plus nous fier sur ce qui en a émergé de plus solide que sur la notion des droits individuels, celle-là qui amplifie cette tendance à plus nous faire confiance que de faire confiance à la science. Alors que, malheureusement, quant à ce qui est fait actuellement pour gagner le combat contre la COVID-19, la bien mince légitimité de vos réticences se trouve dans cet individualisme; que vous pourfendez assurément aussi, pour d’excellentes raisons, sans savoir qu’il vous contamine aussi.

Et si par chance je vous ai convaincu que le combat à faire est bien celui que nous faisons officiellement – tout en acceptant que ses zones d’ombres soient plus probablement le fait de l’erreur humaine que de sa turpitude -, il ne vous faudrait surtout pas oublier que ce combat est loin d’être gagné, et qu’il y en aura assurément d’autres si nous le gagnons. Malheureusement, notre nombre et surtout notre empreinte néfaste sur cette terre ont visiblement donné un avantage à notre adversaire viral. Et ce qui est d’autant plus effroyable, c’est qu’il est déjà un champion de l’évolution. Selon les recherches en génétique, il était là dès le début de l’aventure du vivant, sinon qu’il en a été le premier jalon. Quoi qu’il en soit, plus d’un dixième de notre bagage génétique est d’origine virale : il est en nous. Et cela ne nous protège aucunement. Aussi, ce qui joue contre nous, au-delà de l’avantage évolutif du virus qui repose sur son nombre incomparablement plus grand que le nôtre et sur sa capacité de transmission génétique grandement plus rapide, sa plus grande force est sa totale absence d’intelligence.

Si comme certains vous pouvez imaginer des complots mettant en scène des puces électroniques assez petites pour être introduites en même temps qu’un futur vaccin, vous pouvez imaginer des robots microscopiques faits de matériaux organiques qui ne peuvent qu’exécuter un programme, d’une simplicité désarmante, chaque fois qu’une cellule compatible a le malheur de les croiser : fabriquer une copie d’eux-mêmes avec les ressources de cette cellule, et ainsi de suite. Et ce qui est le plus effrayant pour nous, qui avons tendance à chercher la perfection partout, c’est que ce processus est imparfait. En effet, chaque copie occasionne des erreurs génétiques, et chaque erreur s’ajoute aux probabilités de mutations qui pourraient s’avérer dangereuses pour nous. Cela, alors que ces erreurs sont, ironiquement, le principal moteur de l’évolution du vivant. Et là où dans les limites de notre intelligence nous pouvons envisager de nombreuses options pour aboutir par l’inventivité à toute amélioration, il n’y a pour ainsi dire qu’une seule limite pour ces « robots ». Et c’est celle que les probabilités de mutations dangereuses pour nous ne sont tout de même pas infinies, puisque la coïncidence en réduit la possibilité. Et si toutes les mesures actuelles qui nous sont imposées ont une seule utilité directe devant ces probabilités de mutations (et bien sûr de contagion), c’est de réduire le champ des coïncidences.

Donc, si notre plus grande force reste tout de même notre intelligence, il ne faudrait pas qu’elle nous mène tout droit à notre perte. Et cela, parce qu’on aura trop perdu d’énergie et de temps à combattre un ennemi plus imaginaire que réel, et à combattre ceux qui déstabilisent la concertation essentielle à ce combat. Notre défaite serait alors le résultat de dommages collatéraux causés par la faiblesse de notre intelligence, puisqu’on l’aura surestimée en ne voyant pas qu’elle peut nous induire en erreur. Et surestimer la valeur de vérité de ses croyances est bien la principale erreur des prospecteurs et des promoteurs de complots.

Finalement…

Je terminerai cette lettre en exprimant le souhait que vous ayez au moins compris qu’il est plus probable que vous soyez dans l’erreur que le contraire. C’est tout ce que je peux me permettre, puisque je ne suis pas un vendeur de vérité et surtout, je n’ai pas pour but d’avoir raison. Sinon, je serais bien déçu qu’on interprète simplement cette lettre comme une attaque personnelle. Ou même qu’on l’interprète comme une entreprise de justification de la discrimination envers certaines personnes, ou envers certaines catégories de personnes, particulièrement ici les personnes obèses. Si j’ai utilisé l’exemple du problème de l’obésité, c’est qu’il m’offrait l’opportunité de montrer à la fois une incidence biologique et sociétale de la problématique plus large que je soulève. J’aurais pu choisir un autre exemple, mais le risque d’être mal interprété par d’autres aurait été le même. Sur ce, je réitère que même si j’ai identifié ici des problèmes qui peuvent mettre à mal les convictions intimes de certains et ce qu’elles ont de sacré pour eux, je me suis attaqué ici aux idées, seulement aux idées.

Cordialement, et en tout respect,

Renart Léveillé

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