Montréal dans la mire du racisme systémique


On demande une commission sur le racisme systémique à Montréal. Et elle devrait se faire, étant donné le positionnement idéologique de sa mairesse et le nombre de signatures demandées (15 000) pour aller de l’avant. Mais force est de constater qu’au-delà d’être le thème d’une commission, l’expression « racisme systémique » colore fortement la perception de la problématique du racisme au Québec.

Donc, j’aimerais ici vous parler de certaines implications et conséquences du recours à cette expression, dont celles qui touchent le militantisme. Et cela, dans la mesure où cette expression sert tout autant à désigner la problématique générale du racisme qu’à prouver que tous les problèmes liés de près ou de loin au racisme seraient un seul et grand problème social généralisé.

Parce qu’il faut le dire : l’adjectif « systémique » induit qu’il y aurait un grave et large problème de racisme institutionnalisé, dans les secteurs publics et privés, qui s’accompagnerait d’un problème culturel de racisme. Et qu’il serait généralisé, donc profondément imprimé dans le tissu social, dans les moeurs.

Par contre, il devrait être permis d’en douter… et même de douter qu’une commission demandée par des militants et grandement menée ensuite par ces mêmes militants (comme on l’a vu avec la commission provinciale, devenue consultation, qui a été avortée) puisse arriver à des conclusions et à des solutions réalistes.

Commission publique vs commission d’enquête

Il ne faut pas oublier, avant d’entrer dans le vif du sujet, qu’à la base il y a peut-être confusion avec le terme « commission ». Cette commission demandée ne sera pas une commission d’enquête, mais bien une commission publique. Cette dernière n’ayant pas les pouvoirs légaux d’une commission d’enquête pour enquêter, justement.

Parce qu’obtenir une commission d’enquête n’est pas chose simple et facile. Et même quand on en obtient une, il faut encore qu’elle détienne les pleins pouvoirs. On se souvient que la commission Charbonneau, dont on ne pourrait douter de l’importance, n’avait même pas le pouvoir de contraindre des témoins à comparaître.

Mais on peut se poser la question : est-ce qu’une commission d’enquête serait vraiment utile pour aller au fond des choses à propos de ce sujet? La réponse serait positive si par exemple on avait de bonnes raisons de penser que le gouvernement opère en catimini des politiques discriminatoires envers les personnes « racisées », et que cela pourrait expliquer au moins en partie leurs difficultés. Et que ces politiques discriminatoires seraient, par exemple, menées de concert avec les entreprises privées.

Ou même que la culture québécoise serait extrêmement plus raciste que l’on tend à le croire et que les faits historiques pour le prouver hors de tout doute seraient dissimulés pour une raison occulte. Et donc qu’une commission d’enquête serait utile pour les débusquer. Mais, on aura beau chercher, il n’y a rien du genre sous le radar actuellement…

L’utilité de l’expression et les statistiques

Avant de passer à l’aspect plus militant de la question, décortiquons l’utilisation de l’expression. Si on la regarde sous l’angle de l’utilité (et même du sens), l’expression « racisme systémique » sert à passer outre l’exigence de la preuve. Donc, que ce qu’elle désigne existe bel et bien, et dans quelle mesure elle existe. Du moins, pour ce qui est du terrain des débats publics. Parce que dans les faits, de plus en plus, on tient mordicus à la dénomination « racisme systémique » pour pointer le problème du racisme au Québec. Cette expression tient carrément de la profession de foi.

Pourtant, selon la logique la plus élémentaire, le problème du racisme ne devrait pas pouvoir être qualifié de systémique avant d’avoir un minimum de preuves qu’il l’est effectivement. Et il n’y a même pas besoin d’une commission d’enquête pour y arriver quand c’est le cas. Simplement un fort lien de causalité entre le système et les problèmes de racisme, comme c’est le cas avec le gouvernement fédéral canadien et les autochtones. Le récit historique officiel et la lecture des lois permettent à eux seuls d’arriver à la conclusion que l’expression « racisme systémique » s’applique dans ce cas.

Cependant, pour ce qui est de la question qui nous concerne ici, ce lien fort de causalité reste encore à être démontré, même si on pense que cette démonstration est déjà faite. C’est qu’avec mon expérience de débat en lien avec cette question, j’ai remarqué une constante. J’ai pu voir qu’en réponse à toute critique niant ou minimisant l’existence réelle d’un racisme systémique dans la société québécoise, on a tendance à donner comme argument le fait des statistiques en lien avec le racisme et/ou les difficultés d’intégration des personnes « racisées » (difficultés professionnelles, éducatives, linguistiques, sociales, etc.).

Ainsi, ces statistiques, qui sont tout simplement un portrait donné de la situation du racisme au Québec, désignent pour eux en même temps la cause et en même temps l’effet. Ce qui est pour le moins surprenant, puisque l’effet ne peut pas être aussi la cause. En tout cas dans un monde qui ne baigne pas dans l’absurdité la plus totale!

Nier l’existence du racisme systémique n’est pas nier l’existence du racisme

Ces statistiques sont bien des faits, mais il n’y a même pas besoin de remettre ou non en question l’aspect véridique de ces faits pour contrecarrer l’argument que ces statistiques sont la preuve de l’existence du racisme systémique. Ce qui est une bonne chose puisque nier l’existence du racisme systémique n’est pas du tout nier l’existence du racisme. En fait, s’il faut le répéter, cet argument ne tient pas la route puisque ces statistiques ne sont, strictement, que le reflet des effets du racisme.

Et contrairement au racisme vécu par les autochtones, celui émanant directement des décisions du gouvernement fédéral canadien, le récit historique québécois, évidemment rempli de cas de racisme, et la lecture des lois provinciales – ou plus précisément des règlements municipaux montréalais -, ne permettent pas d’arriver à la conclusion que le racisme vécu ici aujourd’hui est systémique. Pour arriver à cette conclusion, il faut extrapoler que ces cas historiques de racisme ont un lien direct avec la situation actuelle.

Une expression parfaite pour faire des raccourcis

Comme on l’a vu, l’expression « racisme systémique » sert de raccourci pour désigner la cause du racisme sans avoir besoin de démontrer plus amplement un lien de cause à effet entre la société en général, le système, et cesdites statistiques.

Et une belle illustration de ce raccourci, c’est qu’on fait à Montréal la demande d’une commission sur le racisme systémique comme s’il était question d’un fait déjà avéré et qu’il ne restait plus qu’à l’officialiser avec l’aide des travaux d’une commission. On le voit bien, la gravité du problème est imposée a priori. Alors qu’un libellé éliminant l’adjectif « systémique » aurait été plus honnête et objectif : on constate un problème de racisme et on veut savoir s’il est systémique; et s’il l’est, dans quelle mesure, et comment, à cause de quoi, etc.

Et même si au bout du compte la conclusion était que le problème n’est pas systémique ou très peu, rien n’empêcherait de proposer des solutions en lien avec les problèmes existants. Puisque ces problèmes n’existeraient pas moins sans cet adjectif. Le problème du racisme n’a pas besoin d’être systémique pour mériter qu’on tente de le régler.

Ainsi, jusqu’à ce qu’il soit avéré que le problème du racisme est ici systémique, il est permis de considérer que l’utilisation de cette expression repose sur une fausse croyance.

Racisme systémique et militantisme

Ce qui est expliqué plus haut montre comment le militantisme contre le racisme se sert de cette expression pour court-circuiter, à la source, le doute raisonnable devant ce qu’il propose. Et on pourrait même conclure que cette expression sert, à terme, à ajouter dans les causes de ce supposé racisme systémique ceux qui, comme moi, doutent de cette vision catastrophiste des choses.

Donc, il est bien évident pour nous que l’adjectif « systémique » sert principalement à amplifier le problème réel du racisme dans l’imaginaire collectif. Et que cette amplification, qu’elle soit consciente ou inconsciente, est merveilleusement utile pour ce militantisme. Alors que nous savons bien que le recours à des concepts abstraits terrifiants est le plus banal des réflexes militants. Parce que cela sert extrêmement bien sa propagande idéologique…

Par contre, ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que tout ce qui est utile pour le militantisme n’est pas nécessairement utile pour la cause qu’il défend. Et utile pour ceux que cette cause défend. Comme pour la société dans son ensemble. Et il faut être profondément militant, et obnubilé par la partisanerie idéologique, pour ne pas le voir.

Des contrecoups pour la paix sociale et le bonheur individuel

Avant de continuer, il me faut faire une petite mise au point. Si vous ne l’aviez pas encore compris, je pense qu’il est très souhaitable de mettre de l’avant la problématique du racisme dans notre société. Je remets tout simplement en question la façon de la présenter et d’exiger qu’on la regarde. Non pas par caprice, parce que je voudrais avoir raison. Mais parce qu’au-delà du fait de constater un problème de logique avec l’utilisation de l’expression « racisme systémique », ce qui serait déjà assez pour avoir la légitimité de la critiquer, je vois clairement qu’elle provoque des contrecoups fâcheux. Et pour la paix sociale, et pour le bonheur individuel.

Le premier contrecoup auquel je pense est psychologique. Je l’ai constaté à quelques reprises chez certaines personnes et il n’est pas bien difficile à extrapoler pour une plus grande portion de la population « racisée ». Il concerne le pouvoir évocateur de cette expression, qui est pour le moins terrifiante.

Déjà, pour certaines personnes, se retrouver dans une catégorie minoritaire n’est pas chose facile, même sans avoir été directement victime de discrimination et/ou de haine raciale. Alors, il n’est pas bien difficile d’imaginer les dégâts psychologiques que peut causer chez certaines personnes l’impression de vivre, parce que c’est le message fort qu’envoie l’adjectif « systémique », dans une société profondément raciste. Cela induit un sentiment de victimisation, de tristesse, chez des personnes qui n’ont objectivement pas de raison de le ressentir.

Alors, imaginez pour certaines personnes plus fragiles qui ont réellement été victimes de discrimination et/ou de haine raciale. Leur sentiment de victimisation, déjà présent, est amplifié. Et pour toutes ces personnes qui sont tombées dans cette spirale descendante, il va sans dire que c’est un moins pour leur bonheur individuel. Mais le plus triste, c’est que pour les organisations militantes c’est un plus, puisque ces victimes amplifiées et ces nouvelles victimes seront alors plus en mesure d’être tentées par une implication active pour cette cause malhabile, qui a participé à amoindrir leur bonheur individuel.

Et s’il faut expliquer les contrecoups pour la paix sociale, cela sera très simple : les débats acrimonieux et dogmatiques que cette expression suscite. Et encore : le sentiment de vivre dans une société, soit profondément discriminatoire, soit gratuitement culpabilisatrice. Le malheur collectif, quoi!

Sans oublier que cette idée de racisme systémique est aussi un doigt accusateur injuste en direction de toute la société québécoise, qui à mon sens ne le mérite pas. On ne devrait pas tous payer pour une minorité de racistes. Et en plus, il ne faut pas douter que cette amplification du problème du racisme participe grandement à cristalliser leurs opinions racistes, puisqu’on se retrouve de plus en plus, dans l’espace médiatique, devant des personnes « racisées » qui semblent bien plus se « plaindre » de la société québécoise que la critiquer de manière constructive.

Aller dans le sens des solutions

Je dirais qu’une partie de la solution devrait passer par arrêter de parler de racisme à toutes les sauces. Donc, de pointer le racisme seulement quand il n’y a aucun doute que cela en est, comme pour le racisme institutionnalisé du gouvernement fédéral en ce qui a trait à la situation des autochtones, évidemment systémique, ou comme pour les comportements sans conteste racistes de certains individus et les prises de positions de certains groupes. Parce que la charge du terme « racisme » est trop puissante pour être utilisée à la légère.

Et il faut rajouter à cela qu’en utilisant à mauvais escient l’expression « racisme systémique », qui convient parfaitement pour la situation des autochtones discriminés au Canada, on banalise leur situation. La situation d’une personne « racisée » qui se fait insulter « racistement » par un citoyen est égale à la situation d’un autochtone qui s’est fait enlever de ses parents par le gouvernement pour être placé dans un pensionnat où on le reconditionnait pour qu’il perde sa langue et sa culture. D’ailleurs, je suis surpris qu’il n’y ait pas eu de levée de bouclier d’un groupe d’autochtones dans ce sens…

Donc, il faut parler spécifiquement de discrimination à l’emploi. Parler du laxisme gouvernemental dans le dossier du problème de la non-reconnaissance des diplômes des immigrants. Parler particulièrement du manque de représentativité des personnes issues de l’immigration dans la fonction publique. Et ainsi de suite. Et surtout, se concentrer sur ces sujets pour trouver des solutions réalistes. Montréal pourrait y arriver sans passer par une commission idéologique, visiblement plus soucieuse d’avoir raison que d’aider les victimes.

Alors de grâce, arrêtons de faire de toutes ces problématiques un fourre-tout, un monstre qui se nourrit du malheur des individus et des désaccords collectifs.

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