Le sacré, aujourd’hui

 

Hier, alors que je ramassais les dégâts accumulés de notre petite tornade sur le tapis du salon, la télévision, syntonisée à Radio-Canada, m’annonça les sujets à venir de l’émission Second Regard. Un reportage sur le film « Des hommes et des dieux », racontant l’histoire vraie « de sept moines cisterciens du monastère de Tibhirine assassinés en 1996 par des terroristes en Algérie », et une rencontre avec le philosophe français Luc Ferry, au sujet entre autres de la morale :

On entend souvent dire que les sociétés occidentales se sont éloignées de la religion. Conséquemment, certains ont l’impression qu’on vit dans des sociétés où les valeurs ont volé en éclats, qu’on a perdu nos repères. Et bien, Luc Ferry philosophe, ne croit pas ça.

L’entrevue est vraiment à écouter au complet, mais le point que je voudrais relever ici concerne le sacré. Le philosophe explique que le terme « sacré » trouve sa source du sacrifice et que le 20e siècle a été le théâtre de l’évolution du sacré, enfin, en occident. Qui, maintenant, mis à part peut-être les rares ultrareligieux, voudrait se sacrifier, mourir pour Dieu? Idem pour ce qui est de la Patrie (nos bons soldats étant à mon sens l’absurde exception…) et de la Révolution (le philosophe faisant référence aux années soixante et son concert révolutionnaire).

Aujourd’hui, c’est l’humain qui est sacré. Et à la quintessence de cette idée, quel parent ne donnerait pas sa vie pour ses enfants, alors qu’anciennement sur la ferme, comme le dit bien justement Luc Ferry, la mort d’un enfant était moins importante que la mort d’une bête? Encore, qui laisserait mourir un proche en danger sans rien tenter, même si cela implique de risquer sa vie? Même pour un inconnu, dans le fond.

Une chose en expliquant une autre, peut-être que cela pourrait être la clé du très grand malaise des Québécois envers toute l’histoire entourant Guy Turcotte. Si l’humain est sacré et encore plus les enfants pour leurs parents, ça va de soi que cela bouleverse la sensibilité populaire. Et c’est d’autant un jeu de contrepoids entre l’humanisme, maintenant sacré, et la Justice, qui elle ne l’est surtout pas : elle est plutôt reléguée du côté du politique, avec tout ce que le cynisme a assombri.

Quand quelque chose est vraiment sacré et qu’il demande alors un respect absolu, il est bien difficile de le désacraliser en le regardant d’un oeil objectif. C’est visiblement ce que les gens reprochent aux membres du jury d’avoir fait avec le verdict de « non-responsabilité criminelle pour cause de troubles mentaux » du cardiologue Guy Turcotte.

 

(Photo : voght)

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22 réponses à Le sacré, aujourd’hui

  1. Simon dit :

    « Et à la quintessence de cette idée, quel parent ne donnerait pas sa vie pour ses enfants, alors qu’anciennement sur la ferme, comme le dit bien justement Luc Ferry, la mort d’un enfant était moins importante que la mort d’une bête? »

    Je n’aime en général pas l’idée du sacré, mais cette observation m’interpelle particulièrement. Je n’avais jamais considéré qu’on voyait l’être humain comme sacré, et encore moins que ce soit propre à notre époque. Merci!

  2. gillac dit :

    En lisant le texte je suis passé du « c’est ridicule » à « cela est plen d’allure ». merci pour cette réflexion.

  3. Je propose la désacralisation des parents.

  4. La désacralisation de l’État, du capitalisme, des troupes, de la police, des Montreal Habs…

  5. La désacralisation du travail, des monopoles syndicaleux dans le secteur public, de l’école obligatoire…

  6. « Et à la quintessence de cette idée, quel parent ne donnerait pas sa vie pour ses enfants, alors qu’anciennement sur la ferme, comme le dit bien justement Luc Ferry, la mort d’un enfant était moins importante que la mort d’une bête?  »

    Sans oublier les nombreux parents pré-baby-boomers qui n’avaient aucun problème à brutaliser leurs enfants ou à les faire brutaliser par un professeur et à les faire violer par leur propre famille ou par des prêtres pédophiles…comme quoi il y a quand même plusieurs choses qui évoluent dans un meilleur sens…

  7. En fait, je trouve moins pire qu’on se scandalise (malgré mon désaccord avec les chantres de la répression) d’un jugement soi-disant trop clément à l’endroit d’un meurtrier plutôt que d’ériger en système la brutalité contre les enfants comme ce fut le cas dans un passé catho-fasciste pas si lointain au Culbec…

    Et dire qu’il y a des libertariens qui cautionnent la brutalité contre les enfants avec leur appui indéfectible en faveur des sweatshops…

  8. Chose Bine dit :

    Alors là, tu imagines bien que je te rejoins absolument dans ta conclusion Renart!

  9. Simon,

    « Je n’aime en général pas l’idée du sacré »

    moi de même, surtout parce qu’elle est toujours habituellement en lien avec la religion. C’est le sacré actualisé.

    Gillac,

    plaisir!

    David,

    « Je propose la désacralisation des parents »

    la sacralisation des parents n’existe pas…

    Pour le reste, qui mourrait pour l’État, le capitalisme, les troupes, la police le CH, le travail, les monopoles syndicaleux dans le secteur public, pour l’école obligatoire?

    « comme quoi il y a quand même plusieurs choses qui évoluent dans un meilleur sens… »

    en plein ça!

    « Et dire qu’il y a des libertariens qui cautionnent la brutalité contre les enfants avec leur appui indéfectible en faveur des sweatshops… »

    je ne sais pas s’ils le cautionneraient si c’était des enfants occidentaux…

    Chose Bine,

    super!

  10. Ok, disons que je propose la désacralisation de la parentalité.

    « je ne sais pas s’ils le cautionneraient si c’était des enfants occidentaux… »

    Ça dépend à quelle époque. Après tout, les tisserands francophones de la Nouvelle Angleterre, c’était la même chose.

  11. Sébastien dit :

    L’humain à besoin de transcendance. Avant, tout le monde croyait que ça passait par le salut de son âme et que les gentils allait au paradis pour toujours.

    Maintenant, les gens déconnectent de ces croyance, ces dogmes. Elles sont remplacées par l’esprit analytique et un besoin de preuves inéluctables. En conséquence, nos enfants matérialisent cette transcendance et représentent pour nous le seul moyen logique de transmette notre code génétique et notre pensée longtemps après notre mort.

  12. Redge dit :

    Je suis d’accord avec toi, mais pense que ce qui est sacré aujourd’hui n’est pas seulement l’humain, mais la vie elle-même, sous toute ses formes. Il y a d’avantage de respect pour l’écologie, la faune et la flore qu’autrefois, par exemple. Même chose pour la protection des animaux. Il reste beaucoup de chose à améliorer, on s’entend, mais c’est mieux qu’avant. On progresse.

  13. @ David.

    «Et dire qu’il y a des libertariens qui cautionnent la brutalité contre les enfants avec leur appui indéfectible en faveur des sweatshops…»

    Oh, boy!!! Avec tout le respect que je te dois, mon cher ami, dans ce dossier-là, tu mélanges les pommes, avec les oranges!!!

    Sans travail, les enfants qui travaillent, dans ces sweatshops, risqueraient de tomber dans la prostitution, pour pouvoir gagner leur vie!!! Ou, alors, ces enfants-là travailleraient, tout simplement, ailleurs, de toute façon, mais ils seraient dans de pires emplois qui sont encore moins bien rémunérés ou dans la pornographie juvénile ou, carrément, à mendier dans les rues!!! Les multinationales, comme Wal-Mart, aident ces enfants-là à sortir de la pauvreté, en achetant des produits de ces sweatshops!!! Personnellement, je préfère, largement, ça à l’alternative!!!

    Sylvain Dessy, qui est un professeur au Département d’économie de l’Université Laval, estime que bannir le travail des enfants cause plus de tort que de bien!!! Il s’est penché, à maintes reprises, sur le sujet, souvent avec son collègue de l’UQAM, Stéphane Pallage!!! Leur étude sur le sujet qui s’intitule «A Theory of the Worst Forms of Child Labour», a créé une onde de choc, lors de sa publication, en janvier 2005, dans The Economic Journal, même si les répercussions se sont peu faites sentir, au Québec!!!

    Il aura, d’ailleurs, fallu, environ, trois ans, à l’éditeur du Royaume-Uni, avant d’accepter de mettre la dite étude dans ses pages, voulant, d’abord, s’assurer du sérieux de la démarche des deux Québécois!!!

    Le travail des enfants, dans les pays qui sont en développement, «n’est pas un mécanisme de croissance économique, mais bien de survie, sans lequel des vies s’effondreraient», soutient Sylvain Dessy, en entrevue!!! L’interdire, sans trouver des solutions qui sont viables, causerait un véritable chaos!!! D’autres études avaient déjà fait le même constat, dont celle de Carol Ann Rogers et de Kenneth A. Swinnerton, une étude qui date de 2001!!!

    Dans ces économies qui ont une faible productivité, dit-elle, seulement les familles ayant les revenus qui sont les plus élevés pourront être capables de survivre, sans le travail des enfants!!!

    http://lequebecdedemain.blogspot.com/2011/01/lechec-de-laide-internationale-bis.html

    Mais, bon, c’est hors-sujet!!!

  14. marie dit :

    M. Léveillé,

    « la sacralisation des parents n’existe pas…»

    Mmm pas sûre…en tant que femme dans la trentaine avec conjoint stable, il se passe rarement plus de deux semaines sans que j’aie à me faire dire la théorie de tout un chacun sur le pourquoi je ne veux pas d’enfants. En effet, on cherche « mon problème » alors que pourtant j’ai l’air si gentille. Or notre époque veut que les bonnes personnes veuillent enfanter à tout prix. C’est le chemin sûr de vie, celui que personne ne questionne.

  15. Je n’ai jamais dit qu’il fallait l’interdire. Je dis seulement que si nous ne pouvons que nous résoudre à faire travailler des enfants, on ne devrait pas procréer.

    De plus, j’ai déjà dit ceci dans mon blogue (le premier paragraphe de ce billet devrait être réécrit et la forme impersonnelle m’agace maintenant, mais bon, je maintiens le passage cité ici):

    « parenthèse en passant concernant le travail des enfants: loin de moi l’idée de demander à l’État culbécois ou à un autre État de légiférer sur le travail des enfants dans un pays étranger: il ne faut jamais appuyer une telle chose! De plus, je comprends très bien le point de vue des drouatistes étatistes et de plusieurs libertariens comme Carl-Stéphane Huot quand ils disent que les enfants qui travaillent dans des sweatshops ont amélioré leur situation, à défaut de mieux, ce qui est un très bon argument contre les réglementations étatiques ou l’aide humanitaire étatique (mais pas les ONG) qui viseraient à contrer ce phénomène. Par contre, le principal problème est justement le « à défaut de mieux » qui est causé par l’État et qui n’a rien à voir avec le libre-marché: la logique serait d’abord et avant tout de dénoncer en premier lieu les mesures coercitives étatiques qui créent cette situation, plutôt que de prétendre qu’il s’agit d’un passage obligé. Pour cette raison, j’appuierai toujours les boycotts volontaires (et non pas étatiques) pour dénoncer cette situation mais jamais la réglementation étatique protectionniste ni l’aide humanitaire étatique pour la contrer. Et ne me dites pas qu’il faut encourager ce genre de violence qui va à l’encontre du droit de vivre et du principe de non-agression, en surconsommant les produits des sweatshops (la consommation n’est pas le moteur de l’économie) au nom de la sacro-sainte croissance économique! »

    http://anarchopragmatisme.wordpress.com/libertarianisme-vulgaire/

  16. En passant, je suis d’accord avec les conclusions de Sylvain Dessy, un individu que je respecte fortement, au fait.

  17. Chose Bine dit :

    Finalement, c’est le Profit qu’il nous reste encore à désacraliser…

  18. L’impôt et les agressions des autorités aussi…

  19. Sébastien,

    merci pour ce premier très beau commentaire avec lequel je suis très d’accord!

    À tous,

    j’ai l’impression que beaucoup confondent la définition du sacré ici. Il est vraiment question de ce qui est sacré au point de sacrifier sa vie pour, et non de ce qui nous semble intouchable (et donc discutable) ou pour ce qui est grandement respecté, qui est une définition beaucoup moins absolue du terme.

    Donc, entre autres, la parentalité n’est pas sacrée puisque personne ne penserait à donner sa vie pour, contrairement à un parent pour son enfant, par exemple.

  20. Oh, tu pourrais être surpris. Il y a plein de femmes qui se battent bien plus pour la parentalité que pour leur propre liberté.

    Mais tout de même, je crois que le terme « vache sacrée » est plus pertinent pour les trucs que j’ai soulevés.

  21. Chose Bine dit :

    Tu as tout à fait raison Renart, la sacralité du Profit, si elle existe, repose sans doute sur le sacrifice de vies humaines, mais c’est celles des autres !!! Pas vraiment la même affaire.

    Plus sérieusement, c’est vrai aussi que Sébastien touche un point crucial. Et, en même temps, il y a là un constat un peu paradoxal. L’évolution pas toujours très reluisante de la pensée religieuse nous a conduit à rejeter les diverses incarnations de la foi au bénéfice d’un savoir purement rationnel. Mais comme le souligne Sébastien, le besoin de transcendance ne disparaît pas pour autant. On en revient donc à son expression la plus élémentaire : la procréation, la perpétuation de l’espèce.

    Je doute tout de même que notre besoin de transcendance se contente bien longtemps d’une expression du sacré somme toute bien animale…

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