Charte – Les inclusifs et le monopole de l’empathie

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Photo : Caroline Léna Becker

Comme on peut le voir, la rhétorique inclusiviste utilise à profusion la culpabilisation pour convaincre et une de ses stratégies consiste à mettre en contradiction le projet de charte, qui interdira les signes religieux dans la fonction publique, et l’empathie envers ceux et celles qui devront se soumettre à cette interdiction. Donc, plus simplement : cette règlementation sera malheureuse pour certaines personnes, alors il faut en combattre l’application. Et ceux qui sont d’accord avec cette interdiction sont simplement dépourvus d’empathie. Honte à eux.

Pourtant, la problématique est trop complexe pour la réduire à ce simplet calcul et s’il faut absolument se servir de l’empathie pour juger des points de vue, il n’y a pas que les employés de l’État qui ne veulent absolument pas se départir de leurs signes religieux qui sont à plaindre. Prenons un exemple d’actualité : les LGBT.

Bien qu’une partie de cette communauté se rangeait très récemment et officiellement du côté des inclusifs, bien sûr avec l’aide de Québec solidaire et de la notoriété de Xavier Dolan, une autre milite depuis un bon bout de temps pour qu’on reconnaisse que le phénomène religieux a toujours été et est toujours un bâton dans les roues de leur cause et que pour beaucoup d’entre eux c’est une insulte que de laisser les employés de l’État afficher leur appartenance à une religion, quelle qu’elle soit. Entre une empathie et une autre, avons-nous le droit de choisir?

Selon les inclusifs, c’est tout simplement non. Ils ont le monopole de l’empathie, comme ils ont le monopole de la tolérance, de l’ouverture d’esprit et de l’inclusion. Et le fait que des LGBT soient dans leur rang est assez pour rejeter du revers de la main la légitimité des autres. Mais objectivement, personne n’a le monopole sur vers où peut se diriger l’empathie. Si je choisis d’être plus empathique envers les LGBT qui sont heurtés par les signes religieux, c’est tout à fait mon droit, et c’est ce qui influence mon analyse de la question de la charte, je ne devrais pas avoir à le justifier. C’est légitime, point.

Et au niveau plus global, toujours objectivement, le problème pour ceux qui portent des signes religieux n’est pas plus grand que pour les LGBT qui ne sont pas d’accord avec l’ostentation religieuse, il est simplement différent. Le fait qu’hypothétiquement certaines personnes laisseraient leur emploi à cause de cette charte est à considérer comme une problématique externe, puisque cela serait à la suite d’un processus décisionnel personnel, à moins que l’on considère les questions spirituelles comme étant essentielles, officielles et intrinsèques à l’humain, ce avec quoi je suis profondément en désaccord :

le problème le plus significatif, c’est qu’en acquiesçant à l’idée que la religion ne peut être contrainte par l’impératif social qu’est la laïcité, on acquiesce aussi à l’idée que la croyance en un être supérieur est encore et toujours une norme pour tous. Donc, la normalité, c’est le fait de croire en un univers spirituel : on cautionne socialement l’idée même de son existence alors que ces questions sont aujourd’hui sujettes à débat comme n’importe quelles autres questions, comme n’importe quelles autres croyances! En refusant de réduire la religion à une liberté comme une autre, on lui donne une place constitutive. Donc, on a évacué la religion de la structure, mais elle l’enrobe toujours de son aura et garde visiblement sa place au niveau symbolique grâce à la rigidité des libertés individuelles et de ses défenseurs.

Et s’il faut le répéter, le débat actuel s’inscrit seulement dans le contexte de l’espace civique et non de l’espace public comme on tente de le faire croire, stratégiquement toujours… Et cet espace civique n’est pas un lieu où toutes les libertés se valent, comme dans l’espace public, mais bien un espace qui se doit d’être absolument respectueux envers tous les citoyens. Et dans la dynamique de cet espace, ce n’est pas l’employé de l’État qui a le beau rôle, mais bien le citoyen. Donc, l’employé de l’État se doit de garder pour lui ses croyances, qu’il pourra bien exprimer à sa guise alors qu’il retrouvera son rôle de citoyen à la fin de son quart de travail.

S’il faut l’expliquer autrement, travailler pour l’État, ce n’est pas travailler pour un dépanneur, qui lui se trouve assurément dans la sphère publique. Le client peut changer de dépanneur si l’employé qui y travaille le dérange avec son signe religieux. Dans la sphère civique, le citoyen devrait avoir le privilège de ne pas à se poser de questions au sujet du service, l’État devrait lui donner un service totalement neutre puisque l’État représente la totalité des citoyens.

On argüe que la diversité serait le meilleur moyen de représenter cette totalité, mais le problème est que cette vision de la diversité ne vise que l’expression religieuse (l’expression de toutes autres opinions est déjà proscrite et personne ne milite pour que ça change). Pour ce qui est de l’origine ethnique, du sexe et de l’orientation sexuelle, ce n’est pas du domaine de l’expression de soi, et cela va de soi que la diversité est de mise. Sinon, au niveau de l’expression de soi, la neutralité est le meilleur moyen de représenter tout le monde puisque malgré nos opinions et nos croyances divergentes, nous avons tous en commun de faire partie de l’humanité. C’est ce à quoi devrait faire référence la neutralité représentative des employés de l’État.

Voilà pourquoi je réserve mon empathie pour les LGBT qui eux sont des citoyens à part entière dans le débat. Leur problème se situe directement dans la dynamique « employé de l’État » versus « citoyen » alors que la problématique des employés de l’État qui tiennent à leur signe religieux se trouve dans leurs convictions personnelles, ce avec quoi le citoyen lambda ne devrait pas avoir à composer dans son rapport avec l’État, autant à priori qu’à postériori. Et je ne dis pas que les citoyens comme les inclusifs n’ont pas le droit au chapitre, mais que la teneur de leur empathie ne pèse pas plus lourd que celle des autres dans le débat. Même qu’à mon sens, elle pèse moins lourd, alors que c’est un point central de leur propagande de victimisation.

Il faut être carrément déconnecté de la réalité pour ne pas voir que les questions religieuses, autant que les questions politiques, heurtent les sensibilités et qu’elles n’ont pas leur place partout. On aura beau répéter que les signes religieux sont inoffensifs, il reste que ce n’est pas tout le monde qui est de cet avis. Alors désolé, je me mets plus facilement dans la peau de quelqu’un qui est né avec une orientation sexuelle qui n’est pas celle de la majorité de la population et qui voit dans le religieux un frein à son acceptation sociale que dans la peau de quelqu’un qui trouve acceptable de communiquer aux autres avec un signe ostentatoire une croyance en une religion qui opprime traditionnellement cette minorité de la population qui n’a pas de l’orientation sexuelle majoritaire.

Qu’on vienne me dire que je ne mets pas mon empathie à la bonne place maintenant!

Ajout :

Élocution de Michelle Blanc à la commission parlementaire sur la charte où elle exprime entre autres l’importance du citoyen qui reçoit des services de l’État :


C. P. PL60 Charte des valeurs québecoise… par cchefphileas

(Crédit photo : Caroline Léna Becker)

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