Lettre aux immigrants

Chère immigrantes et immigrants,

tout d’abord, je tiens à vous remercier d’être capable de me lire dans ma langue, et encore plus ceux qui sont arrivés ici sans aucune connaissance du français. Cela signifie pour moi que vous avez bien compris et accepté avec bonheur le contexte du territoire dans lequel vous vous êtes installé et cela vous honore grandement!

Aussi, il faut que je vous dise que je suis tout à fait pour l’immigration. Je crois que l’arrivée de gens de partout dans le monde est une richesse culturelle et qu’elle contribue à l’évolution de la société québécoise dans le bon sens. Cela « nous » oblige à nous questionner sur notre rapport à l’autre et à exercer notre tolérance. Et ce « nous » est très inclusif!

Mais le but de cette lettre est plutôt de vous pointer quelque chose qui m’apparaît de plus en plus évident vous concernant. Alors que la question de l’immigration revient sur la table régulièrement pour toutes sortes de raison, j’ai remarqué votre tendance à beaucoup trop le prendre personnel. Ce qui donne l’impression qu’il y a vous d’un bord, et les autres de l’autre (pour y aller au plus simple).

Par exemple, il y en a, et j’en suis, pour remettre en question les politiques d’immigration québécoise et canadienne (interculturalisme et multiculturalisme) et à suggérer une réduction du nombre d’immigrants à recevoir parce qu’il y a un problème évident avec les ressources d’intégration (la francisation étant le problème numéro un). Cela en est devenu un cliché, je le vois sur le web, vous êtes toujours contre ces remises en question même s’il est clair qu’il n’est aucunement suggéré de remettre en cause l’immigration en soi ni la légitimité de votre présence ici.

Ce qui fait en sorte de polariser le débat et de ranger d’un côté les méchants xénophobes et de l’autre les gentilles personnes ouvertes d’esprit qui sont de votre côté. Cela semble caricatural, mais c’est comme cela que je le sens, et je ne dois pas être très loin du compte. Par exemple, aussitôt qu’un Mathieu Bock-Côté pointe quoi que ce soit en lien avec l’immigration on l’invective au lieu de l’écouter (ou de le lire) vraiment. Symboliquement, on lui fait trop facilement porter l’habit du Ku Klux Klan alors qu’en vérité dans notre société il n’y a qu’un pourcentage très minime pour rêver de le porter. Et je sens qu’en acquiesçant à certaines de ses idées en lien avec l’immigration vous faites en sorte que cet habit malsain me colle à la peau.

Je vous le dis, vous êtes ici chez vous, vous êtes un élément essentiel de la solution, vous êtes aux premières lignes de ce débat, et avec raison. Mais pour l’instant, tout ce que vous faites, c’est de bloquer le débat à la source, de camper sur vos positions, et c’est malheureusement ce qui nourrit le mieux ceux qui n’attendent que des raisons pour vous dénigrer. Et puis, ce que je ne comprends pas, lorsqu’il est question de diminuer le nombre d’immigrants à recevoir, c’est pourquoi faire un si grand cas de gens qui ne sont même pas encore ici? Je pourrais comprendre pour ce qui est de ceux qui parmi vous espèrent et attendent de la famille, mais il n’est aucunement question de ça! Il s’agit seulement d’organisation sociétale, pas d’un jeu où le méchant Québec serait injuste en vous enlevant des gens de votre équipe!

J’espère que vous comprenez tout à fait où je veux en venir. Je trouve dommage qu’on ne puisse mettre carte sur table lorsqu’il est question d’immigration alors que votre statut d’immigrant devrait se fondre ou déjà être tout à fait fondu au moment où on en parle. Votre intégration devrait vous donner la confiance d’affronter ces questions de front au lieu de sombrer dans la peur du rejet lorsqu’il s’agit d’une notion très accessoire au final, ou plutôt, très générale. Et je ne dis pas par là que votre réalité d’immigrant n’est pas importante ni pleinement constituante de votre individualité. Je dis qu’elle est à prendre le plus objectivement possible pour le bien de l’analyse, a contrario d’une position de victimisation qui ne fait que faire apparaître une splendide carapace en guise de miroir déformant pour ceux qui jouent, bien malgré eux, le rôle des bourreaux.

Dans le fond, le but de cette lettre est de vous faire voir que ce débat est sclérosé et que vous êtes une partie importante de la solution pour qu’il puisse s’aérer. À partir de ce moment, que le débat penche d’un côté ou de l’autre importe peu, il aura au moins une valeur démocratique et sera débarrassé du tabou dans lequel il est empêtré en ce moment. Je sais que c’est bien pratique pour quiconque d’enfermer l’autre camp dans l’interdit, mais je ne crois sincèrement pas que ce soit juste et équitable. Ni souhaitable.

En espérant vous avoir au moins fait comprendre que la très grande majorité de la société qui vous a accueilli n’est pas contre vous. Et merci beaucoup d’avoir pris le temps de me lire.

Pascal Renart Léveillé

P.S. À lire en complément, un billet de Josée Legault qui croit, comme l’auteur britannique d’origine indienne Kenan Malik, que « c’est une erreur d’analyse que de confondre le multiculturalisme avec l’ouverture à l’immigration, à l’Autre, à la diversité et sur le monde… »

 

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