Laïcité – Entre le voile et l’hypersexualisation

Actuellement, le dépôt du projet de loi caquiste sur la laïcité met de l’huile sur le feu d’un débat qui s’est toujours concentré, malheureusement pour les uns et heureusement pour les autres, sur le port du voile. En dehors de cette considération, il reste que cela illustre tout à fait bien le fait que la laïcité a de la difficulté à s’imposer en tant que prérogative de la citoyenneté. Et cela, alors que cette partie du champ politique rend compte de l’importance du caractère collectif et de ce lien présent qui, dans chaque individu, exclut ses intérêts particuliers. Ce qui fait que la laïcité est contredite par la primauté de l’individu, et de ses droits et libertés, tout autant qu’elle la contredit.

La sortie de Justin Trudeau

La sortie récente de Justin Trudeau le montre bien. En arguant l’importance de la liberté dans un sens immensément idéaliste, il contredisait lui-même son poste. Et comme représentant du tout collectif (dont la société québécoise fait partie), et comme acteur politique de premier rang. Et cela, alors qu’il devrait être grandement conscient de son rôle et du rôle de la politique. Ne sait-il pas que la dynamique politique tourne autour d’un positionnement entre, et les contraintes et les libertés, et les droits et les devoirs, pour arriver à des décisions qui auront des conséquences plus clairement légales que morales? Il devrait savoir que tout ce qui participe à rendre effectives des lois, alors qu’il y participe consciemment depuis assez longtemps, est contradictoire avec l’idéal de liberté qu’il met de l’avant. Donc, en refusant de considérer la laïcité autrement que comme une atteinte à cet idéal de liberté en particulier, il commet la faute de rendre caduque sa propre légitimité de contrainte pour les autres sujets, en tant que décideur de premier rang.

Une question de contexte

Sinon, je n’ai aucun problème avec le fait que quiconque défende le port du voile pour les agents de l’État. La liberté d’expression le permet et elle m’est chère. J’aimerais même qu’on me convainque que le port du voile dans ce contexte ne pose aucun problème, mais rien n’y réussit. Je vois toujours plus de problèmes à ne pas l’interdire qu’à l’interdire. Même que j’aimerais être convaincu parce que je suis foncièrement pour la liberté. Et plus intimement, parce que je ne me sens pas à l’aise avec le fait de défendre une position qui veut la contraindre. Mais, visiblement, contrairement à Justin Trudeau et consorts, je refuse de m’appuyer sur mes sentiments quand j’analyse la liberté – tout comme pour n’importe quel sujet d’ailleurs. Ainsi, je ne peux jamais considérer la liberté comme une fin en soi : il devrait pouvoir y avoir des limites là où les libertés des uns contredisent les droits des autres. Je pense donc que le droit des citoyens est plus important que la liberté des individus dans le contexte où la question de la laïcité se pose. Et elle se pose seulement dans le contexte de la sphère civique, ce qui ne revient aucunement à la contraindre dans l’espace public.

Ce qui fait en sorte que pour moi, le problème avec la position globale dont Justin Trudeau se réclame, c’est qu’elle construit son argumentation en ne prenant jamais la pleine mesure du contexte civique. Prenons par exemple l’argument qui fait un rapprochement entre le voile islamique et la mode hypersexualisée. Alors que son but est de justifier la liberté totale de porter le voile en arguant qu’il n’y aurait pas de contrainte envers l’hypersexualisation vestimentaire, ou tellement peu que cela ne pourrait servir de contre-exemple pour justifier une contrainte au port du voile. Par conséquent, l’idée même de contraindre le port du voile devient hautement liberticide. Et pour arriver à le démontrer, il lui suffit de ne pas considérer honnêtement le contexte civique dans lequel on peut légitimement défendre une logique laïque qui demande de contraindre le port des signes religieux. Pourtant, par le fait même, on semble oublier que le rapprochement entre le port du voile et la mode hypersexuelle fait ressortir leurs différences et qu’elles ne pourraient qu’être favorables à leur position. C’est ce que je tenterai de démontrer dans les lignes qui vont suivre.

Une expérience de pensée

Afin de montrer clairement que cet argument en particulier ne tient pas la route, tout comme ce qu’il a en commun avec l’argumentaire général, je suggère une expérience de pensée, une fiction vraisemblable. Tout d’abord, je propose une réalité alternative où il ne serait pas inscrit dans nos moeurs qu’une enseignante ne doit pas se présenter au travail avec une tenue digne d’une effeuilleuse. C’est-à-dire, un contexte où l’hypersexualisation serait tellement normalisée qu’il y aurait un flou suffisant pour justifier ce qui va suivre. Alors que dans notre monde, il est bien évident que se présenter ainsi en classe devant des enfants et des adolescents ne se fait pas. Et, pour le besoin de la démonstration, cette réalité serait quand même semblable à la nôtre, dans le sens que ce genre de tenue, devant le fait accompli, n’y soit tout de même pas acceptable. Imaginons alors, dans ce contexte, le cas inédit d’une enseignante qui se présenterait à l’école dans un accoutrement qui cacherait à peine ses attributs, avec tout le tollé que cela susciterait. Bien sûr, imaginons aussi que les arguments contre l’hypersexualisation fuseraient comme ceux pour le droit de s’habiller librement, dont se réclamerait l’enseignante en question.

Entre la fiction et la réalité

Alors qu’il s’agit de faire une comparaison entre le cas fictif de la tenue sexy et le cas réel du voile, certains se diront sans doute qu’on ne parle pas du tout de la même chose, donc qu’on ne pourrait comparer la liberté vestimentaire et la liberté religieuse/de conviction. Pourtant, dans les faits, il y a un argument pour le port du voile qui est construit à partir d’un amalgame entre ces deux libertés : la liberté d’expression des convictions religieuses par ostentation (avec un vêtement ou un symbole religieux). Encore, certains iront même jusqu’à nier l’utilité de cette expérience de pensée en déclarant que ce sont deux contraires : le voile est pudique et ne pose donc pas de problème à l’école, tandis que la mode hypersexualisée est indécente et n’a donc pas sa place à l’école. Mais du moment où nous pouvons considérer que deux objets ont une valeur différente, nous ajoutons les considérations morales dans le calcul. Alors, il devient impossible d’argumenter seulement dans le sens de la liberté.

La raison en est très simple : si on défend réellement le port du voile pour les enseignantes en dehors des considérations morales, et seulement au nom de la liberté, on devrait pouvoir, pour les mêmes raisons, aussi défendre le droit des enseignantes de porter des tenues hyper sexy en classe. Cette position est défendable, et ce n’est donc pas celle que je critique ici. Je critique plutôt celle qui repose sur cette idée que même si la mode hypersexuelle pose problème, il n’est pas interdit de la suivre. Et que, par conséquent, le port du voile serait victime d’un deux poids deux mesures et qu’il serait contradictoire de proposer l’interdire et discriminatoire de l’interdire.

Décontextualisation et libertés fondamentales

Là où le bât blesse, c’est que cet argument, en plus de décontextualiser le débat sur la laïcité, décontextualise l’acceptation sociale quant à la mode hypersexuelle. Oui, les femmes sont libres de porter des tenues hyper sexy, mais seulement là où le contexte le permet, ce qui n’est pas le cas entre autres pour celui de l’école, comme le fait ressortir mon expérience de pensée. Ainsi, en éliminant de l’analyse la contrainte déjà effective par les moeurs, on peut arguer que les tenues sexy ne sont aucunement contraintes puisqu’il n’y a pas de réglementation qui les visent directement et faire ressortir qu’il y aurait une injustice dans le fait de traiter différemment le port du voile.

Aussi, l’argument de la primauté des libertés fondamentales pour le défendre est une bonne illustration de cette décontextualisation, et de l’amalgame fallacieux qui réunit liberté vestimentaire et liberté religieuse/de convictions. C’est qu’on s’y aveugle tout autant du fait que l’hypersexualisation est déjà contrainte par les moeurs et qu’elle l’est indirectement par l’imposition de règles vestimentaires, dans les domaines privés et publics, puisqu’elles prescrivent de s’habiller convenablement. Idem pour ce qui est de l’interdiction, par règlement, d’exprimer ses convictions autres que religieuses, comme c’est le cas dans la fonction publique. Ainsi, pour prévenir une injustice envers le port du voile, on demande un traitement égal au nom de la liberté, alors que dans les faits cette liberté est partielle quand il s’agit des autres choix vestimentaires et de l’ostentation non religieuse. Et on ne tient pas compte aussi du fait que ceux qui sont pour la contrainte des signes religieux au nom de la laïcité demandent aussi un traitement égal, alors que celui-ci doit obligatoirement passer par un règlement, parce que le port du voile ne se trouve pas déjà contraint, à part bien sûr, indirectement, par la critique.

Liberté vs morale

Mais revenons à la question de la liberté et de la morale. On a d’un côté cette idée que la liberté de porter le voile ne pourrait être contrainte d’un point de vue moral – même pour le bien-être moral des enfants et par un refus moral que l’État cautionne l’expression des convictions religieuses en laissant cette liberté à ses agents. Et de l’autre, on constate que le fait même de pointer l’hypersexualisation repose sur un jugement moral et une analyse critique qui remet en question l’idée même qu’il y aurait liberté à se vêtir de la sorte.

S’il n’était question que de liberté, les considérations concernant les élèves n’auraient pas leur place et, à partir du moment où une enseignante ne se présente pas complètement nue, la question de l’indécence ne devrait même pas se poser, de même que l’ostentation religieuse de la femme voilée. Et s’il n’était question que de morale, la liberté vestimentaire comme la liberté de conviction n’auraient rien à y faire. La question à savoir comment il est acceptable de se vêtir devant les élèves serait la seule à prendre en considération. L’indécence serait bien sûr inacceptable, mais il y a fort à parier que la décence exprimée par le voile ne pèserait pas lourd comparé à tout ce qu’il exprime aussi, notamment en ce qui a trait à l’égalité des sexes, si bien sûr cette égalité était acceptée socialement comme une vertu plus importante que la décence. Mais en analysant strictement le tout d’un point de vue moral, cela aurait au moins l’avantage de mettre l’idéal de liberté sur le même pied d’égalité que les autres considérations morales.

En fait, cela démontre encore que l’argument pour la liberté de porter le voile ne prend pas pleinement la mesure du contexte dans lequel cette question se pose, de même que pour ce qu’implique vraiment la liberté et le respect des différents points de vue moraux. Et ce que cela fait encore plus ressortir, c’est que cet argument en faveur de la liberté ne fonctionne vraiment que s’il s’appuie sur un point de vue moral qui trouve acceptable le port du voile dans le contexte de l’école, puisqu’en plus de n’est pas être indécent, il magnifie la liberté vestimentaire et la liberté de religion. Alors qu’ironiquement, ce même argument en faveur de la liberté rend inacceptable le point de vue moral qui considère que le voile n’a pas sa place sur la tête d’une enseignante. Alors, si nous poussions un peu plus loin sa logique, nous pourrions sans doute arriver à la conclusion qu’il place la liberté et la morale du côté de la religion et de ceux qui la respectent, alors que certains la respectent au point d’avoir un regard empathique envers ceux qui commettent des attentats meurtriers en son nom…

La liberté prise en otage par la liberté

Alors, il faut assurément conclure que cet argument en faveur de la liberté n’est pas aussi libre qu’il le laisse croire. Et cela, parce qu’il se réfère seulement à une partie de notre réalité morale, à cette partie qui n’inclut pas les contraintes vestimentaires déjà effectives tout en incluant cette idée qu’il irait de soi que l’hypersexualisation, donc l’indécence, devrait être contrainte, alors qu’elle l’est déjà! Mais peut-on vraiment se réclamer de l’idéal de liberté quand on instrumentalise ainsi, aussi péjorativement, la liberté de se vêtir hypersexuellement? Et cela, tout en réduisant cette liberté à un esclavage inconscient au patriarcat, à une soumission systémique au diktat de la femme-objet, comme s’il était impossible que ce phénomène soit même seulement en partie culturellement acceptable dans certains contextes?

Et ce qui est surtout très discutable, c’est qu’en même temps de trouver normal que l’indécence soit inacceptable – ou de reléguer cette considération au second plan -, cet argument peut tout de même se réclamer de la liberté, mais par défaut. Implicitement, il n’y a effectivement pas de prescription pour les enseignantes en ce qui a trait à un niveau de décence : évidemment, personne ne leur demande de porter le voile ni de couvrir un maximum de peau. Et bien sûr, personne ne se réclame de ce fait en guise d’argument, mais cela démontre par l’absurde ce qui circonscrit réellement cet espace de liberté vestimentaire. Donc, la question à savoir ce qui est moralement acceptable dans tout contexte, et que la liberté ne pourrait être la seule considération au centre du questionnement moral.

Sinon, même si on peut remettre en question l’utilité de mon expérience de pensée, elle a quand même servi à rappeler que la question de l’hypersexualisation des enseignantes ne s’est jamais posée et ne se posera sans doute jamais. Et qu’il n’est aucunement probant de poser la comparaison entre le port du voile et les tenues hyper sexy dans le contexte du débat sur la laïcité. Parce que cela ne fait que détourner la question du débat au profit d’une seule vision du monde, tout en expulsant les autres de l’arène, ce qui permet, injustement, de s’autoproclamer vainqueur, donc du bon côté de la vérité.

Et ce que je voulais absolument démontrer ici, c’est que le débat sur la laïcité ne peut que s’enliser si on tient à le faire tourner autour de la liberté individuelle des convictions religieuses tout en posant sa contrainte comme une atteinte aux libertés fondamentales, donc comme une discrimination. Si la liberté nous est importante, il ne faudrait pas lui concéder le pouvoir de prendre en otage toute la société en lui donnant le rôle de ruban adhésif, pour l’empêcher de parler, et de corde, pour l’empêcher de bouger.

 

Photo : thedailychrenk.com

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