Le féminisme et le politiquement correct

8 mars feminisme

Dans le débat public actuel, en regard des sujets traditionnellement liés au progressisme, comme le féminisme, l’antiracisme et les droits des LGBT, il y a un grave problème de perception quant à ce qu’est la dénonciation et ce qu’est le politiquement correct. J’irais même jusqu’à dire qu’il y a un problème cognitif. On en vient à considérer que toute dénonciation progressiste est du politiquement correct.

L’actualité récente n’a pas manqué d’occasions de nous le montrer. Prenons le féminisme. Certaines branches du féminisme ont suscité récemment des critiques quant aux moyens qu’elles proposent pour atteindre l’égalité et quant à la perception de certains problèmes, ce qui faisait dire que ces féminismes se placent dans la dynamique du politiquement correct.

Et par politiquement correct, il faut entendre par là une posture qui outrepasse une réaction posée vis-à-vis des injustices, donc irréaliste et exagérée, autant dans l’analyse que dans les moyens proposés. Pour ce qui est du caractère irréaliste, il faut comprendre que le changement a besoin de temps pour faire son oeuvre. Donc, à propos des problématiques liées aux femmes, baser seulement, par irréalisme, sa réaction sur le fait qu’effectivement l’égalité n’est pas atteinte aujourd’hui a toutes les chances de tomber dans la dynamique du politiquement correct, qui est surtout un système de censure par la honte.

Le politiquement correct : un système de censure par la honte

Comment cela fonctionne, c’est que la réalité du déficit égalitaire pour les femmes s’est muée, de sujet important, en sujet intouchable, voire même sacré (l’importance qu’a pris les technologies de la communication dans le débat social actuel n’y est pas étranger). En regard de cette évolution, tout ce qui n’est pas en phase avec une vision de l’égalité idéalisée est pointé fortement du doigt, souvent même comparé, mis en parallèle avec ce qu’il y a de pire concernant les femmes : le viol.

Dans cette dynamique, il y a une pléthore de phénomènes dénonciateurs qui sont mis en oeuvre. On n’a qu’à penser à cette idée que le rôle des hommes dans le débat féministe devrait être secondaire, retiré, conditionnel aux prérogatives de certaines femmes qui se réclament d’une autorité féministe. Un parallèle avec le viol est plutôt facile à faire : un homme n’a pas à violer l’espace féministe et s’il insiste… D’ailleurs, le présent texte pourra se voir accusé de la sorte, puisque je suis un homme qui utilise le féminisme comme exemple et qui en même temps le décortique (si peu). Ma démarche n’est donc pas politiquement correcte. Le goudron et les plumes m’attendent.

Féminisme intersectionnel

Et le féminisme intersectionnel est tout à fait en phase avec cette dynamique, le soupçon de viol symbolique en moins. Il consiste à faire de même qu’avec les hommes – les privilégiés suprêmes du système patriarcal -, mais avec des femmes, en regard de leur couleur et de leur orientation sexuelle. Le démographe Guillaume Marois a très bien fait le tour de la question critique dans un récent statut Facebook :

J’ai un peu de difficulté à accepter les accusations de « femmes privilégiées » dès que la femme est blanche et hétérosexuelle. Je comprends tout à fait que les femmes de couleur ou ayant d’autres orientations sexuelles puissent vivre des difficultés supplémentaires, mais la distinction entre privilégiée et non privilégiée n’est pas aussi dichotomique. Dans cette vision des choses, des facteurs pourtant beaucoup plus déterminants du sort des femmes me semblent évacués, notamment la classe sociale et l’environnement familial. Par exemple, une femme noire née dans de riches diplomates africains est probablement beaucoup plus privilégiée que la femme blanche hétérosexuelle d’Hochelaga née dans une famille pauvre et dysfonctionnelle. Pourtant, le sort de la femme d’Hochelaga ne semble plus préoccuper ces intersectionnelles et cette dernière sera même parfois violemment exclue du débat sous prétexte qu’elle est privilégiée par sa couleur et son orientation sexuelle. S’il est vrai que le 1% des femmes les plus privilégiées sont probablement blanches et hétérosexuelles, il ne faut pas oublier que la majorité des femmes blanches et hétérosexuelles ne font pas partie de ce 1%.

Ces tentatives de faire taire les « privilégiés » avec ce « système de censure par la honte », ne sont que des manifestations parmi tant d’autres du phénomène du politiquement correct. Et le dernier exemple est tout à fait intéressant puisqu’il inclut en même temps dans le calcul l’antiracisme et les droits des LGBT. Nous sommes en droit de critiquer ces tentatives, même fortement. Nous sommes en droit de trouver que ces féministes vont trop loin dans le réflexe victimaire, celui-là qui donne une importance accrue à la parole et à la pensée de certaines personnes, pas nécessairement plus légitime que les autres, en raison de leur statut de victimes symboliques catégorisées.

Jeter le féminisme avec l’eau du bain égalitaire

Mais là où je constate un problème aussi important, c’est quand la réalité de ces phénomènes servent à dénigrer le progressisme et le féminisme en général, dans ce qu’il a de légitime, voire même, pour certains, à nier la réalité des inégalités entre les hommes et les femmes. On a pu le voir à l’oeuvre, même si c’est sourdement, dans les positions des ministres Lise Thériault et Stéphanie Vallée, alors qu’elles refusaient de se dire féministes. Il n’est pas bien difficile de comprendre dans cet épisode une conséquence de la posture qui voit dans les débordements de certaines une occasion de tout couler.

Il faut faire la part des choses entre la légitimité du sujet et sa complexité, avec tout ce qu’elle comporte d’objets de débat. Se servir de la faute de certaines féministes pour trouver suspect quiconque se dit féministe, hommes inclus, c’est du même ressort que de se servir d’une lecture victimaire pour rejeter la liberté de parole de tous les hommes et des femmes blanches hétérosexuelles quant au féminisme, ou de trouver cette parole suspecte, peut-être même phobique, simplement parce que la personne n’a pas le bon sexe, la bonne couleur, la bonne orientation sexuelle.

Le féminisme est un humanisme

Le féminisme repose sur un déficit égalitaire et il doit être respecté pour cela, quand bien même certaines, même certains, s’en servent pour faire du chantage quand vient le temps d’argumenter. Il faut dénoncer et se rappeler qu’encore aujourd’hui les femmes sont moins payées que les hommes, que certains domaines sont toujours très difficiles à percer par les femmes. Il faut dire haut et fort que les femmes sont encore considérées comme secondaires par certains hommes et que cette considération repose surtout sur le simple fait de leurs différences physiques. Encore, il faut continuer de constater que les agressions sexuelles contre les femmes sont toujours un problème et que pour l’enrayer il ne suffit pas de faire remarquer que des hommes aussi en sont victimes…

Surtout, il faut continuer de réactualiser cette idée que le féminisme est un humanisme, jusqu’à ce qu’il ne reste que l’humanisme parce que le féminisme aura complété sa mission égalitaire. Cela ne relève pas du politiquement correct.

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