TLMEP, le citoyen du monde, la charte et le français

citoyen du monde

Image : Nicolas Raymond

Pour moi, il est clair que le citoyen du monde est contre la charte. Et je ne dis pas qu’être contre la charte c’est être citoyen du monde, je ne joue pas du paralogisme… Donc, le citoyen du monde est contre la charte parce que ça ne cadre pas avec sa vision candide du monde qui tient dans l’idée que cette planète sociale est faite de diversité, ce qui est vrai, mais qu’il faut seulement considérer cette diversité dans son sens positif et fuir à tout prix ce qui pourrait ressembler à du conflit.

Donc, le citoyen du monde est pacifiste dans le sens le plus naïf du terme. Étant donné qu’il voit les frontières et les territoires comme des empêcheurs de tourner facilement en rond sur cette sphère qu’est la Terre, les petits projets de loi des États sont insignifiants à ses yeux à priori, trop en lien avec la proximité, cette donnée qui lui est très secondaire. Donc, il ne peut pas vraiment comprendre l’enjeu collectif de la charte dans le contexte québécois, c’est trop loin de sa vision individualiste.

Le citoyen du monde se demande bien aussi pourquoi certaines personnes trouvent important le fait français. En tout cas au point d’être militant et par le fait même d’analyser la dualité linguistique québécoise et canadienne, donc de critiquer parfois la langue anglaise et les comportements de ses locuteurs les plus influents : la minorité historique anglophone. Encore plus quand il est question de remettre en cause l’anglicisation mondiale. Pour lui, il n’y a pas de problème, même que tous les Québécois devraient se mettre à l’anglais : c’est bon pour l’ouverture d’esprit et encore plus pour éviter des conflits, puisque si tout le monde parle anglais, tout le monde peut se parler… Aussi simple que ça! Et quand on lui raconte que le bilinguisme généralisé a toujours mené historiquement à la disparition de la langue du peuple conquis, preuve à l’appui, au contraire de Néo qui prend la pilule rouge pour savoir ce qu’est la réalité de la Matrice il prend la pilule bleue.

Tout ça pour dire que j’ai fait une critique sur Twitter du fait que dans un segment de TLMEP on n’a pas ajouté de sous-titres à un extrait d’une émission états-unienne. Et qu’on m’a répondu tout bonnement que le problème n’est pas l’absence de sous-titres français à la télévision française, mais de ne pas comprendre l’anglais… Au minimum, il y a de quoi laisser perplexe. Est-ce qu’une des missions de Radio-Canada est de promouvoir l’apprentissage de la langue anglaise ou sa mission principale est seulement de fournir un service français aux Canadiens francophones?

Un peu plus tôt dans l’émission, Martin Matte racontait une anecdote concernant une employée d’une boutique du centre-ville de Montréal qui ne lui a jamais dit un traitre mot de français malgré le fait qu’il lui répondait en français. En regard du réflexe éducationnel soulevé plus haut, est-ce que dans le fond cette employée est un exemple à suivre, ce qui devrait inciter les unilingues francophones à se mettre à l’anglais? C’est plus une boutade qu’une question, parce qu’il est bien évident que la question du respect du service à la clientèle bilingue et au choix du client dans les entreprises privées est assez consensuelle, mais pourquoi la société d’État ne devrait pas simplement offrir encore aujourd’hui un service strictement français via Radio-Canada (et strictement anglais via CBC)? Pourquoi serait-ce différent? Surtout, pourquoi implicitement présumer que l’auditeur de TLMEP devrait comprendre l’anglais? Si l’extrait avait été en chinois, nul doute qu’on aurait eu droit à des sous-titres…

Quoi qu’il en soit, je me pose la question à savoir si la liberté linguistique veut encore dire quelque chose quand il est question des francophones. Et à partir du moment où je savais qu’une des personnes qui avait ce discours est contre la charte, bien sûr pour protéger la liberté d’expression religieuse, je voyais un deux poids deux mesures, une contradiction assez évidente. Désolé, mais la personne qui d’un bord considère sacrée la liberté de porter un signe religieux dans le cadre d’un emploi étatique et qui de l’autre se permet de ne pas respecter les gens qui ne parlent pas anglais au Québec me semble manquer de perspective. En tout cas, en ce qui a trait au concept de liberté dans un État officiellement francophone et laïquement flou comme le Québec.

Bien sûr, il est question d’un côté d’un projet de loi et de l’autre d’un courant de pensée (qui pourrait à long terme avoir des répercussions sur les lois), mais cela est quand même représentatif de la dérive actuelle de la mondialisation qui diabolise tout ce qui ressemble à du protectionnisme social : la protection du fait français en est, tout comme le projet de loi 60, qui veut mettre des balises claires pour le « vivre ensemble » dans le contexte strictement québécois. Dans cette optique antiprotectionniste et ultratolérante, l’espace civique n’est pas possiblement malléable selon le résultat des débats citoyens et démocratiques, et l’espace linguistique devrait se conformer au dictat du citoyen du monde et de son mépris des unilingues francophones qui, pour lui, ne participent pas assez à la grande fête mondiale.

Soule-toi de ton bonheur citoyen du monde, je préfère rester sobre. C’est plus prudent quand on essaye d’avancer.

(Crédit image : Nicolas Raymond)

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