Richard Henry Bain, un grand Canadien…

Capture d'écran d'un détail d'un article de La Presse

Un article de La Presse concernant Richard Henry Bain, qui a visiblement tué Denis Blanchette et blessé deux autres personnes dans le but évident de tuer ensuite Pauline Marois et de faire un carnage dans le Métropolis, avait pour titre, comme on le voit sur la capture d’écran plus haut : « Richard Henry Bain: un amoureux du Canada à l’âme troublée ».

Bien que l’eau ait passé sous les ponts de mon sommeil, je suis toujours aussi consterné par ce choix de titre. J’abhorre la complaisance médiatique pour ce qui est des gens normaux, alors là, en direction de cet homme, ça me scie. Et pour expliquer ma consternation, je vais utiliser un exemple : Anders Breivik. Bien que les deux cas soient différents pour plusieurs raisons, il s’agit de deux personnes qui ont eu le désir d’éliminer beaucoup de gens pour une raison politique (pour ce qui est de Bain, le fait d’avoir mis le feu au bâtiment est bien la preuve qu’il ne visait pas que Pauline Marois, sans parler des multiples armes). Donc, Breivik a réussi, Bain a failli (on parle bien sûr seulement d’un carnage) parce que son arme s’est enrayée et qu’il a choisi le feu au lieu de repartir vers son camion se rééquiper. Et pour ce qui est de la raison politique et de ceux qui en font un déni maladif, le contexte est assez puissant pour balayer tous doutes. Et je vais paraphraser la formule que j’ai lue quelques fois dans les médias sociaux : l’homme n’est pas rentré dans un commerce quelconque pour tuer n’importe qui, il a voulu tuer notre nouvelle Première ministre fraîchement élue et des membres et sympathisants de son parti.

Donc, Breivik. Imaginez ce titre : Anders Behring Breivik : un amoureux de la Norvège à l’âme troublée. Si on se souvient bien, le geste de Breivik avait effectivement pour raison l’amour de son pays, qu’il voulait protéger contre le multiculturalisme et l’immigration. C’est une réalité, mais le présenter de cette manière, ça aurait été carrément irresponsable. L’important, ce sont les gestes atroces qu’il a posés, pas son patriotisme. Et pour ce qui est de « l’âme troublée », on s’entend que c’est assez romantique comme formulation (surtout le choix du terme « âme ») : rien pour forcer l’indignation, même que ça serait plutôt le contraire. On pourrait penser que l’on tente d’amoindrir la portée de son geste. Un titre comme ça aurait créé tout un émoi en Norvège, et avec raison. Le journal qui aurait laissé passer ce titre aurait donné l’impression de cautionner les gestes de Breivik, c’est tellement évident.

Avec cet exemple, c’est plus facile d’arriver à ce constat parce que oui, le carnage a bien eu lieu. Avec Bain, le carnage est simplement hypothétique, bien qu’il est très logique d’arriver à la conclusion que le hasard a bien fait les choses pour l’empêcher et que ce possible carnage est quand même à mettre dans la balance. Et c’est sans doute pour cette raison que ce titre a été possible ici. Il n’y a pas de commune mesure entre un mort (et deux blessés) et 77 morts (et 151 blessés). Par contre, cela fait en sorte qu’il y a possiblement une marge de manoeuvre idéologique.

Par exemple, personnellement, comme souverainiste qui voudrait faire le plus possible mal paraître Bain, je composerais mon titre comme suit : Richard Henry Bain : un fédéraliste extrémiste. On s’entend que « fédéraliste » et « amoureux du Canada » sont synonymes. Le premier terme est neutre alors que l’expression ne l’est pas tellement. On sent l’amour, le patriotisme, et pour ceux qui n’ont pas le patriotisme en horreur, comme moi, c’est plutôt positif. Et pour ce qui est d’« âme troublée » versus « extrémiste », il s’agit d’interpréter la raison du geste. Et il ne faut pas oublier que le procès n’est même pas commencé, donc officiellement, on ne sait pas s’il sera ou non déclaré non responsable pour cause de folie. En employant « âme troublée », c’est justement la folie qui prime, et accolé à « amoureux du Canada », cela suggère que c’est la peur de perdre cet amour qui l’a traumatisé au point de perdre la raison : force est d’admettre que nous ne sommes pas très loin d’un drame conjugal… Et pour ce qui est de ma version, qui pointe l’extrémisme, elle est bien sûr dirigée pour faire ressortir la froideur de la décision de passer à l’acte contre mon option politique (au niveau constitutionnel).

On pourrait me dire que j’extrapole, mais si je suis capable d’expliquer tout cela de cette manière, c’est que ce choix de titre est au moins très maladroit. Il y a vraiment des gens qui pensent que ce Bain mériterait une médaille, même une statue à son effigie, et que c’est un grand Canadien qui s’est sacrifié pour ce beau grand pays. Il y a des gens qui cautionnent son geste et ce titre les conforte. Pour ce qui est des autres, mis à part les gens comme moi qui ont relevé la chose, c’est tout sauf neutre, comme cela devrait être dans un journal sérieux, lorsqu’il ne s’agit pas d’un texte éditorial.

Et venant d’un journal ouvertement fédéraliste comme La Presse, c’est très normal d’avoir des doutes.

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3 réponses à Richard Henry Bain, un grand Canadien…

  1. diM dit :

    Entièrement d’accord en plus, mes doutes me portent plutôt à croire que comme en France avant les élections la bassese n’a pas eu d’égal et que le néolibéralisme est prêt à tout : Son profil ressemble étrangement à ceci

  2. Jimmy dit :

    Je trouve cet article très pertinent. Il y a effectivement matière à réflexion sur les intentions du quotidien. Il me semble qu’un titre n’est jamais laissé au hasard. Un chef de pupitre doit trancher. À moins que la décision vienne de plus haut ?

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