Michelle Blanc, débats, civisme, sexe et norme

Je n’accepte pas ce tabou qui veut nous empêcher de nous exprimer à propos de ce qui a trait aux transgenres/transsexuels et aux questions plus larges liées au sexe et au genre. Alors que ce tabou n’a aucun effet sur ceux qui ont un avis complaisant à propos de ces questions. Comme je n’accepte pas la manie de certains de tenir à spécifier le sexe d’origine d’une personne trans quand on parle d’elle dans le sens de son nouveau genre/sexe. Par exemple, quand on se fait reprendre par quelqu’un parce qu’on a utilisé le pronom personnel « elle » pour pointer une personne transsexuelle auparavant de sexe masculin. Ce que j’ai subit. Et cette manie me semble encore plus détestable quand il n’est aucunement question d’un sujet en lien avec le phénomène trans ni avec les questions liées au sexe et au genre.

Le cas Michelle Blanc

Prenons Michelle Blanc. Dernièrement, elle s’est souvent retrouvée dans l’actualité, campagne électorale aidant. J’ai parlé d’elle à quelques reprises via mon compte Facebook et dans ce contexte, je ne voyais pas et je ne vois toujours pas en quoi la question de son genre/sexe est importante. S’il faut le répéter plus clairement : il n’y pas de lien entre Michelle Blanc la transsexuelle et Michelle Blanc la politicienne dans les questions que sa candidature soulève. D’autant plus qu’elle ne se présente pas comme représentante du lobby identitaire des trans ni comme représentante des femmes – comme l’est devenue d’ailleurs la transsexuelle Gabrielle Bouchard en acceptant la présidence de la Fédération des femmes du Québec -, mais pour mettre de l’avant ce qui touche les questions liées au numérique.

Mais ce qui est le plus important ici, c’est que je pense que de parler de Michelle Blanc au féminin est surtout une question de civisme, sans égard à ce que l’on pense de sa personne et/ou du phénomène trans. Et de plus, parce que le sujet de son genre n’était aucunement d’à propos dans ce qui était discuté à son sujet, tenir à le faire tout de même est pour moi un manque de respect, voire une injure, dans le contexte du débat public. Et dans cedit contexte, il faut aussi se demander ce qu’il y a d’utile à le faire, au-delà de la satisfaction personnelle. Que ce soit dans le but d’un simple défoulement ou pour faire la démonstration que l’on peut prouver, simplement en le nommant, qu’une personne trans avait auparavant un sexe de naissance différent ou avait une assignation de genre différente; et donc que l’attitude idéale à entretenir envers cette personne – ou cette catégorie de personnes – ne devrait se baser que sur ce fait. Même s’il n’est pas mensonger.

L’inutilité de personnaliser les débats

Pensons à un politicien obèse, à un politicien noir, à un jeune politicien, à un politicien homosexuel ou à une femme politicienne. Dans l’optique où je parlerais d’un sujet politique les concernant, en quoi serait-ce utile de pointer, pour chacun de leurs cas et pour n’importe quelle raison, les données liées à leur apparence physique, à leur l’âge, à leur orientation sexuelle ou à leur sexe/genre, si en plus il n’y a absolument rien dans le sujet politique qui est discuté qui pointe dans cette direction? Et, dans la même idée, mais pour donner un exemple qui va idéologiquement à contre-courant de la question précédente, pourquoi serait-il utile de pointer qu’un politicien est un homme blanc hétérosexuel d’âge mûr, mis à part pour faire une généralisation abusive ou pour imposer de force une conclusion que ce fait, soi-disant, illustrerait? Ce n’est pas utile pour le débat. Cela est contre-productif. On ne parle ainsi pas de l’objet du débat, mais des personnes. Il y a des magazines à potins pour ça…

Mais surtout, il faut se demander en quoi il serait utile de scander « homme! » ou « femme! » pour cette catégorie de personne, s’il n’y a pas d’utilité pour les personnes concernées. À ce que je sache, cette tactique qui se sert de la réalité biologique ne pourrait servir à amoindrir les phénomènes psychologiques et identitaires en jeu pour cette catégorie de personne, bien au contraire. Ni même servir à convaincre du bien-fondé des arguments critiques envers le phénomène entier et ses répercussions sociales. Pourquoi? Parce que justement les phénomènes psycho-identitaires en jeu ne sont pas détachés des considérations sociales, dans le sens que les interactions entre les individus – ce qui relève des moeurs, du civisme et de la sociabilité – comptent pour beaucoup.

En vertu de quoi, tenir à le faire peut très possiblement et vraisemblablement augmenter leur tension psycho-identitaire. Tout cela, en tenant pour acquis qu’une personne trans est par définition sensible à ce qui la définit socialement, tout comme pour n’importe qui d’ailleurs. Ce qui par extension peut donner le même effet à un plus grand nombre qui en serait témoin ou en aurait des échos, dans le contexte du débat public. Puisqu’il peut s’agir pour cette personne d’une preuve tangible de non-acceptation sociale. Et si on s’élève à un niveau plus global, il peut s’agir d’une preuve de la non-acceptation du phénomène individuel, dans ce qu’il a de personnel pour chaque personne trans : ce qui n’est pas la même chose que le phénomène social dans son sens large, celui qui peut être légitimement critiqué.

Ainsi, pour ce qui est du phénomène social dans son sens large, cette tactique est contre-productive. Parce qu’au lieu d’ouvrir un dialogue qui aurait une chance de trouver preneur en évacuant la donnée personnelle, elle est accueillie comme une solution radicale pour imposer son opinion, sans égard à ce qui est en jeu personnellement pour les personnes trans. Ce qui a pour résultat cette même perception de non-acceptation, générale ou particulière, pointée plus haut. Alors que le bien-fondé des arguments légitimes n’a pas, à ce que je sache, pour but de justifier un rejet social de ces personnes. Et pour rendre compte de la réalité, au lieu de contredire quiconque s’ajuste verbalement, par sociabilité, au nouveau genre d’une personne trans, il vaudrait mieux une approche plus constructive. Une approche qui entre autres ne laisse pas croire qu’on a une opinion défavorable envers cette catégorie de personne parce qu’elles bouleversent la norme – qui repose sur une correspondance entre le sexe de naissance et le genre. Alors qu’il est bien évident que les personnes trans ne le sont pas, pour la plupart, par simple choix, pour contredire cette norme.

Les opinions sur la binarité comme norme sociale

Ce qui suit vous semblera sans doute surprenant et même contre-intuitif. Si on faisait un calcul qualitatif des opinions les plus plausibles, il devrait vraisemblablement apparaître que les personnes très critiques des questions liées aux genres/sexes et les personnes trans devraient avoir en commun une opinion favorable envers la binarité sexuelle d’où découlent les genres correspondants. Parce que pour les personnes critiques cette binarité est ce qui sous-tend la norme en place, ce sur quoi ils s’appuient pour critiquer ce qui veut la transformer et surtout l’évacuer. Et parce que cette binarité est la référence, la réalité sur laquelle se base le ressenti des personnes qui vivent avec des difficultés psycho-identitaires, dont une des solutions thérapeutiques est une transformation de genre, qui peut ou non aller jusqu’à la transformation sexuelle, dans le but de s’y accorder.

Si vous doutez de ma dernière assertion, demandez-vous comment une personne pourrait sentir qu’elle n’est pas née avec le bon sexe – et donc que le genre qu’on lui a attribué n’est pas le bon – s’il n’existe pas de genre, s’il n’y a pas deux genres qui correspondent aux deux différents sexes dont héritent quelque part durant la gestation les animaux que nous sommes, pour permettre la reproduction de l’espèce?

Donc, une opinion défavorable envers la réalité de la norme binaire peut seulement être logique pour une personne qui voudrait carrément qu’on abolisse la notion de genre. Mais elle est illogique pour quiconque fait reposer de quelque manière que ce soit son identité sur cette notion, même pour ceux, cela vous surprendra encore plus, qui se réclament de la fluidité des genres. Puisque dans cette idée de fluidité, on ne fait pas table rase de la notion de genre, bien au contraire : on réclame le droit de passer d’un à l’autre ou d’en faire un mélange qui ne les annulent pas, mais bien qui les fait cohabiter. Et sur quoi repose ce « droit », si ce n’est sur une internalisation de cette réalité binaire qui se constitue a priori, par les moeurs via sa transmission générationnelle, alors que l’on désire une plus grande liberté a posteriori sur sa propre assignation de genre?

On ne peut pas logiquement nier que les genres existent et qu’ils sont culturellement liés au sexe de naissance tout en les incarnant dans le sens qui est compris et accepté par tous. Autrement dit, le fait de passer d’un genre à un autre – dans un mode trans ou fluide – n’est pas une négation de la norme binaire. Ce déplacement entre les genres est plutôt une preuve comme une autre de l’existence effective de cette norme. Et si elle est remise en question par cela, ce n’est que pour y ajouter une dose de liberté, ou plutôt pour éliminer la contrainte sociale qui rend la vie des personnes trans et fluides plus difficile. Il est question de cette liberté de ne pas s’astreindre au genre assigné culturellement à la naissance, si on n’y trouve pas totalement son compte. Et de cette liberté d’y trouver aussi son compte.

Pour la diversité

Bien franchement, l’erreur est de considérer qu’un devrait exclure l’autre. Donc que d’y trouver son compte serait contradictoire de la bouleverser – tout en s’y référant, il faut le rappeler – parce qu’on n’y trouve pas totalement son compte. En fait, le problème qui devrait surtout nous concerner se trouve là où on tente d’interdire ou de condamner socialement le changement de genre au nom du respect de la norme binaire, le changement de sexe au nom du respect de la réalité biologique binaire ou carrément la norme binaire, au nom du respect de la diversité.

Tout cela pour dire que les gens qui se sentent concernés par ce problème devraient pouvoir combattre ensemble, en tout respect, sur le terrain des idées. Et cela, premièrement, pour préserver ce qu’il y a de positif dans la norme binaire, puisque nous y trouvons chacun notre compte, d’une manière ou d’une autre. Et encore plus, il faut combattre ensemble pour réitérer l’importance de la réalité factuelle – dont fait partie la réalité sexuelle humaine -, parce que c’est sur cette base que les arguments valables doivent reposer pour viser dans le mille. Et finalement, il faut se battre pour mettre de l’avant une vision de la diversité qui n’exclut pas la majorité plus en phase avec la norme binaire. Parce que la vision de la diversité qui est défendue actuellement, même si elle se targue d’être inclusive, n’est pas basée sur une définition juste de la diversité. On a plutôt affaire au lobby d’une certaine diversité qui se définit simplement par sa contradiction avec la majorité. Et toutes les diversités qui ne veulent pas tenir compte du mur que cette vision de la diversité dresse font partie de cette majorité honnie.

Laisser les corps au vestiaire de l’arène publique

En somme, le manque de civisme que j’exposais au début de ce texte ne fait qu’encourager l’incompréhension par rapport à ce que je démontre ensuite, comme quoi on extrémise la question de la norme binaire dans le sens de sa préservation ou de sa destruction, ce qui extrémise d’autant les positions de chacun, selon ses penchants idéologiques et/ou identitaires, en proie à la tyrannie des émotions. Et à l’intérieur d’un débat sain qui laisse les corps au vestiaire de l’arène publique, qu’est-ce qui nous empêche, et de respecter le souhait d’une personne trans d’être traitée en femme ou en homme en société parce que ça lui fait du bien personnellement, et de référer au sexe de naissance de cette personne (en particulier ou en général) quand cela sert à faire ressortir des implications importantes dans certains débats, puisque notre réalité sociale repose toujours sur une concordance entre le sexe de naissance et le genre correspondant? Bien franchement, personne ne devrait y voir un problème. Pas même Gabrielle Bouchard quand on soulève qu’il y a une certaine contradiction entre son sexe de naissance masculin et sa présidence d’une association défendant le droit des femmes…

Sincèrement, je pense que nous pouvons encourager la paix sociale en nous débarrassant de la tendance à personnaliser les débats et faire évoluer le débat public en prenant de front toutes les questions, même les plus sensibles, en dehors de la rectitude politique. Et pour moi, cela passe obligatoirement par une attitude respectueuse des gens dans le cadre de la sociabilité, là où le civisme prend tout son sens.

Et tout ce que je me suis évertué à faire ici, c’est d’essayer de vous convaincre de participer avec moi à déminer le terrain du débat public. Pour pouvoir enfin avancer, sans avoir peur de se faire exploser par le chantage émotif et par la censure, induite par la honte.

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