Lettre à un ami néoquébécois au sujet de Boucar Diouf

boucar diouf

Photo : http://boucar-diouf.com/

Cher ami,

je t’ai bien entendu. Tu n’es pas d’accord avec le dernier texte de Boucar Diouf et tu me confirmes que de tes amis néoquébécois sont d’accord avec toi. Ce texte les a irrités et mis mal à l’aise. Donc, je te crois sur parole et je me dis que c’est surement représentatif. Et si c’est représentatif d’un malaise réel, tu seras d’accord avec moi de le rendre public. Et, avant de continuer, je veux que tu saches que je ne te dis aucunement que tu n’as pas le droit d’être en désaccord, ce qui est bien important à spécifier.

Donc, tu penses que le fait de viser « l’immigrant » dans son titre « Ce que je dirais à un immigrant » est une erreur, que cela fait oeuvre de généralisation alors que ce qui visiblement l’a poussé à écrire ce texte est plutôt les extrémistes/intégristes/rigoristes.  Et qu’il aurait dû plutôt faire référence à ceux-là plutôt qu’« aux immigrants ».

Autre point qui te dérange, c’est que Boucar Diouf enjoliverait la réalité québécoise en affirmant que le Québec est « la nation la plus ouverte et pacifique de l’Amérique du Nord », et aussi « une terre de liberté, d’ouverture et de tolérance ». Donc, que ce texte, reposant sur des faussetés et/ou des exagérations, a aussi pour but de flatter dans le sens du poil la majorité, les « de souche ».

En gros, si je comprends bien, pour toi, parler durement à un hypothétique immigrant (même pas encore ici) qui ne voudrait pas « qu’un jour [ses] enfants puissent fréquenter, embrasser, coucher et se marier avec les nôtres » (lire les Québécois d’autres confessions ou ethnies que la sienne), c’est parler durement à tous les immigrants déjà ici, voire tous les Québécois qui ne sont pas visiblement blancs (là, j’extrapole un peu, je l’avoue). Et si je comprends mal, tu avoueras quand même que c’est le fond du message de Boucar Diouf et que tu passes à côté en mettant l’emphase sur son titre et sa vision du Québec, que tu trouves trop idyllique.

Pour ce qui est du titre, je ne vois pas ce qu’il y a de mal à nommer une réalité, soit l’immigration, alors qu’il en est question spécifiquement dans le texte. Et si on change « immigrant » pour « extrémiste », ça donne « Ce que je dirais à un extrémiste », ce qui évacuerait le caractère positif de son texte qui d’ailleurs revient à dire, comme le disait crument Pierre Falardeau (échangeons ici le projet indépendantiste pour le projet d’une société québécoise progressiste qui rejette les communautarismes et encourage la mixité sociale, ce avec quoi tu es sans doute d’accord) :

Que tu sois blanc, noir, bleu, mauve, jaune avec des pitons, j’m’en sacre ! Tout ce que je veux savoir c’est si t’es de notre bord. Pis si t’es de notre bord, t’es mon frère, sinon… ch’t’haïs

Sinon, il y a la réalité québécoise qu’il mettrait trop sur un piédestal à ton gout. OK. Admettons que c’est seulement une question de point de vue. Je pourrais essayer de te convaincre que Boucar Diouf a raison à 100% quand il décrit le Québec très différent du reste du Canada, et très positivement, mais ce n’est pas tellement important dans le fond. Ce qui est important, c’est de savoir si son argumentaire est contradictoire avec le but de ses propos, soit de mettre de l’avant une vision sociale où l’immigration est une donnée qui devrait être positive, en tout cas la plus positive possible.

Tu te douteras que ma réponse est non. Car de mettre de l’avant ainsi son amour du Québec ne fait que participer à communiquer son désir d’une immigration positive, et n’enlève rien aux autres, dont toi, qui ont une vision plus pessimiste et un parcours moins « merveilleux » que celui de Boucar Diouf. Oui, ce n’est pas parfait et ce ne le sera sans doute jamais, mais son message, parce qu’il est un néoquébécois et qu’il est une personnalité connue, est très porteur. Comment pourrait-il participer avec son texte à stigmatiser les immigrants en général alors qu’il met essentiellement en garde les extrémistes/intégristes/rigoristes?

Mon ami, je crois qu’on revient toujours à cette sempiternelle rengaine qui fait que discourir sur un sujet qui touche de près ou de loin à l’immigration est du domaine du tabou. Et je pensais naïvement qu’un texte de Boucar Diouf, lui-même issu de l’immigration, réussirait à outrepasser ce malaise destructif. Oui, destructif parce que ce tabou encourage la victimisation et met tout le monde à cran, en particulier ceux qui comme nous, des gens de bonne volonté, devraient collaborer au lieu d’être sur la défensive.

Parce que le point important ici, c’est de lutter tous ensemble contre les extrémistes/intégristes/rigoristes (qui donnent à certains, malheureusement, des munitions pour casser du sucre sur tous les néoquébécois) et que cette lutte passe par la parole.

Alors, je ne crois pas que c’est une bonne idée de tuer le messager.

(Crédit photo : http://boucar-diouf.com/)

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