Lettre à Louis T.

Credit photo : REX USA

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Salut Louis,

oui, je sais, les lettres ouvertes ne sont plus très à la mode et nous aurions pu parler de tout ça autour d’une bière. Mais je sais bien que tu es pas mal occupé, entre autres avec tes chroniques-vidéo pour Bazzo TV. Justement, c’est de ça que je voudrais te parler. J’ai écouté ta dernière où tu parles du terrorisme et de notre risque quasi nul d’en être victime.

Tout d’abord, merci pour ton initiative. Tu auras sans doute aidé quelques hypocondriaques sociaux et autres phobiques à mieux dormir. Quoique, connaissant un peu les troubles de l’anxiété, ça peut prendre un peu plus qu’une mise en perspective comme la tienne pour régler le problème… Et puis, le but du terrorisme est bien de terroriser, normal que ça fonctionne pour certaines personnes.

Reste l’humour. J’ai bien apprécié tes blagues, comme la plupart du temps. Et je suis toujours content de voir, et ton succès en témoigne, qu’il est encore possible d’utiliser la matière politico-sociale pour faire rire et réfléchir dans ce monde humoristique parfois trop occupé à fuir le réel pour gratter l’insignifiance.

Par contre, si je peux me permettre, au-delà d’avoir apprécié, j’ai trouvé que ta chronique était trop unidirectionnelle. Tu me diras que ton but n’était pas de faire le tour du sérieux du sujet, mais de faire rire (et réfléchir) en pointant un élément du problème. Et que l’efficacité d’une blague… et que le but n’est pas de nuancer, etc. Et j’espère que tu ne feras pas comme certains de tes collègues qui se cachent derrière l’humour, comme si ça expliquait tout, quand on n’est pas d’accord avec ce qui est communiqué au-delà de l’humour.

Donc, pour dire vrai, j’ai eu l’impression qu’au-delà de l’humour tu voulais me dire que le terrorisme, c’est seulement et simplement comparable au risque d’avoir un accident d’avion comparé à un accident de voiture. Que je devrais, quand je pense au terrorisme, n’avoir qu’en tête que je suis en sécurité. Oui, pour ce qui est du risque, c’est sans doute même plus risqué de mourir dans un accident d’avion que d’un acte terroriste, mais il y a une malchance qui est plus symbolique que l’autre. Il y en a une qui ne dit rien d’autre que l’imperfection humaine alors que l’autre est la conséquence d’un projet inhumain.

Et en tant que personne qui est tout à fait capable de faire la différence entre un risque normal et un projet de société – qui voudrait contrôler la vie de l’humanité selon des lois supposément divines et qui va jusqu’à tuer des gens pour espérer arriver à ses fins -, j’ai eu la fâcheuse impression que tu voulais me berner. Mais je me suis ravisé, je crois plutôt que tu as juste pensé que le meilleur moyen de combattre l’amalgame entre les croyants d’une religion et le terrorisme qui se réclame de cette religion était de réduire le terrorisme à une blague de loterie.

Je n’ai aucun doute que tu voulais bien faire et que tes intentions étaient nobles. Mais de mon point de vue, réduire le terrorisme à un faible risque personnel, c’est jouer le même jeu que ceux qui pointent le colonialisme occidental pour relativiser le terrorisme (en tout cas islamiste – mais il ne faut pas oublier que le terrorisme chrétien est aussi toujours actif…), le même jeu que ceux qui excusaient l’attaque contre Charlie Hebdo au nom du respect de la religion.

Et je passerai sur tes statistiques que beaucoup de gens ont critiquées. Parce que même si on arrive à un risque réel plus grand que celui que tu avançais, le problème important n’est pas une question de risque de décès. Le problème important, c’est que la religion veut remplacer les lois humaines là où ce n’est plus le cas et encore plus profondément là où c’est malheureusement encore le cas. Le problème urgent, c’est que la religion dans sa conception la plus contrôlante veut tellement gérer les liens sociaux et l’individu, sa morale, son éthique, etc., que le terrorisme est un moyen comme un autre d’arriver à ses fins. En Occident, ça peut être de viser la liberté, le divertissement en attaquant Paris, et ailleurs, de viser l’éducation en attaquant des écoles.

Donc, bien qu’il ne faut pas s’inquiéter personnellement du terrorisme comme risque, il faut s’inquiéter collectivement du terrorisme religieux et toujours le lier aux autres tentatives d’intromission du religieux dans la  société civile. Et si je t’ai écrit, c’est que je m’inquiète du fait qu’on rit encore et encore de ceux qui, comme moi, s’inquiètent à ce sujet, en les caricaturant comme des racistes, xénophobes, islamophobes… Surtout, je me demandais si tu avais conscience de participer à ça. Sûrement pas, mais je tenais à te faire savoir ce que ta chronique m’a inspiré.

Sur ce, je te laisse retourner à ton travail, tu dois déjà être en train d’en préparer une autre.

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