Les intégristes de la tolérance

chapeau

AVERTISSEMENT : le texte qui suit est la construction métaphorique d’un chapeau. Le lecteur est libre de le mettre ou non. Au final, il sera le seul juge de son envie de le mettre et pourra garder le secret s’il l’a mis. Il a cette particularité d’être transparent, dans les deux sens.

On s’amuse à qualifier d’intégristes les gens qui sont pour une laïcité qui ne fait pas l’économie de la neutralité représentative des employés de l’État. Idem pour ce qui est de ceux qui ont à coeur la place centrale de la langue française au Québec. Pour eux, l’intégrisme c’est de ne pas considérer la tolérance comme un absolu. Cependant, c’est un jeu qui se joue à deux.

Tout d’abord, petit portrait psychologique.

Pour l’intégriste de la tolérance, son désir central est que cette société soit à l’image de sa conception extrémiste de la tolérance. Donc, impossible pour lui de considérer que la tolérance est à mesurer selon le contexte et qu’elle est parfois sujette à caution. Il se définit comme étant tolérant, alors la moindre prise de position qui pourrait même suggérer qu’il n’est pas tout à fait tolérant est intolérable. Mais cette tolérance à un prix, et il est prêt à le payer pour satisfaire son égo qui tend vers sa vision de la perfection morale. L’intégriste de la tolérance est donc bien plus occupé à faire en sorte de se renvoyer une image impeccable dans son miroir psychique qu’il est empathique. L’intégriste de la tolérance est narcissique. Et il pousse son réflexe de perfection égocentrique jusqu’à placer ceux qui n’ont pas la même vision de la tolérance que lui dans le clan des intolérants. Dans d’autres religions, ce sont des impies, des goys, des infidèles…

Pour lui, la liberté n’est pas un jeu d’équilibre entre tous les citoyens, encore moins en y ajoutant la présence de l’État comme arbitre et meneur de jeu, mais bien une dynamique candide qui exclue d’emblée le principe de précaution et qui dénie les faits et tout autre signe, parce que cela serait trop dangereux pour sa tolérance vernie, ce fabuleux trésor censé changer le monde dans le bon sens. Aussi, on aura beau lui démontrer logiquement que la liberté ne peut pas seulement se mesurer à l’aune de l’individualisme, il rétorquera quelque chose en lien avec la dictature de la majorité, comme on pisse pour marquer son territoire. L’intégriste de la tolérance a cette particularité de bien délimiter son champ d’analyse et de croire dur comme fer que les pièges qu’il a installés tout autour sont efficaces. Ils sont efficaces, oui, mais seulement pour l’aider à se complaire dans l’imperméabilité de son propre système de pensée.

Maintenant que le portrait est bien dressé, quelques exemples. Prenons la réduction de l’immigration que propose le PQ (qui en fait est plus cosmétique qu’autre chose pour l’instant, mais bon, c’est un autre sujet). Tout de suite, l’intégriste de la tolérance y voit un accroc énorme à son dogme. Il lui est impossible de voir que l’intégration et la francisation sont très difficiles pour un aussi grand nombre d’immigrants, que les ressources manquent et que ce n’est pas un service à rendre à personne que de bâcler tout ça. Tout ce qu’il voit, c’est qu’on est contre les immigrants, point. Et pour ce qui est de la francisation, donc l’idée de mettre de l’avant pour les immigrants la langue française comme langue commune au détriment de l’anglais, c’est aussi une forme d’intolérance.

Justement, l’intégriste de la tolérance voit d’un très mauvais oeil quiconque critique les unilingues anglophones et les immigrants qui ne parlent pas français. Pour lui, encore, tout cela n’est qu’une question de liberté individuelle et il se fait une fierté de participer à la pérennité de cette situation en accommodant ces gens. Et ceux qui refusent d’être accommodants dans le but de montrer que le français est une réalité incontournable sont pour lui des intolérants, cela va de soi. Les plus naïfs d’entre eux pensent que le fait d’être francophone et accommodant suffira à encourager ces personnes à se mettre au français et que l’intolérance des autres en est un frein. La pensée magique dans toute sa splendeur.

Pour ce qui est du débat sur la charte, particulièrement au sujet de la neutralité représentative des employés de l’État, l’intégriste de la tolérance se barde de la vertu pour regarder les autres de haut. Il est inclusif alors que les autres sont pour l’exclusion, et il se sert des exemples de débordements xénophobes (qui existent, malheureusement) pour se complaire dans la démonisation générale du projet et de ses partisans, de près ou de loin. Son désir de tolérance est tel qu’il rejette tout l’argumentaire posé et intellectualisé dans le même panier que celui des simples d’esprit racistes, xénophobes, parce que ce n’est pour lui dans le fond qu’une manière détournée de justifier toute leur intolérance réunie. Celui qui explique clairement la nécessité de la neutralité représentative sans avoir recours à des lieux communs et à des préjugés ne joue pour l’intégriste de la tolérance que le rôle d’un cheval de Troie pour légitimer la laideur de la plèbe, craintive et repliée sur elle-même. Et il lui est totalement impossible de voir que son délire est en soi de l’intolérance.

Encore, pour lui, au mieux, la loi 101 est seulement une bonne chose si elle est édentée. Elle est justement très édentée en ce moment et il encourage les commerces qui la contestent et considère en contrepartie l’Office québécois de la langue française très zélé quand il ose réagir. D’ailleurs, le Pastagate fut pour lui une belle occasion de se payer une bonne traite de rire gras en pensant aux pauvres nationalistes qui ont eu l’air tellement ridicules au niveau international! On lui a surement dit ou il a lu qu’en vérité c’était un faux scandale monté de toute pièce par le restaurateur pour faire mal paraître l’OQLF, mais cela n’a pas franchi la surface de ses oreilles ni de ses yeux…

En somme, le meilleur des mondes pour l’intégriste de la tolérance est un monde laissé à lui-même, sans cohésion, ignorant du contexte global pour ne garder que l’importance de l’ensemble des expressions particulières, même si elles sont trop souvent contradictoires. C’est un monde qui peut sembler idyllique, même bucolique, mais seulement en surface. Le monde est trop complexe pour laisser l’intégriste de la tolérance le mener avec ses solutions et ses appréhensions qui ne tiennent pas compte de la multitude, qui n’est pas nécessairement vendue à sa vision du respect.

La tolérance, elle n’appartient pas seulement à ces intégristes. Elle se mesure, se travaille, accepte les compromis. La tolérance n’est pas figée dans une direction et seulement vers celle des libertés individuelles. La tolérance ne fait que rejeter les propos et les idées gratuites.

S’approprier la tolérance, l’ouverture d’esprit, s’autoproclamer inclusif, c’est jouer le jeu de l’extrémisme. C’est mettre un bâillon trop serré sur la diversité des voix, la liberté d’expression et de conscience. C’est manquer de respect pour le dialogue intercitoyen.

Donc, vous comprendrez que si je suis intolérant, c’est envers les intégristes de la tolérance. Ils le méritent bien.

(Crédit photo : Joel Cooper)

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