Le multiculturalisme pour les nuls


Dans nos sociétés occidentales, marquées au fer rouge de la repentance, le multiculturalisme est considéré comme une vertu. Mais il est, dans les faits, au-delà de la morale diversitaire, et une politique de gestion de l’immigration – contraire à l’assimilation – et, encore plus simplement, un terme qui sert à pointer le fait que plusieurs cultures se côtoient dans un même territoire.

S’il faut le dire d’emblée, transparence oblige, je suis moi-même très critique du multiculturalisme comme politique d’immigration. En fait, de ce que cette politique inspire comme dichotomie entre la société d’accueil et l’immigration, alors que l’invitation à s’intégrer repose essentiellement sur la promesse de l’apprentissage d’une des deux langues officielles – ce qui est problématique pour le Québec – et un test de citoyenneté. Pour ce qui est de l’intégration culturelle, la réponse se trouve dans le terme « multiculturalisme » : toutes les cultures, celles des peuples fondateurs et celles des immigrants, sont sur un même pied d’égalité. Ainsi, les nouveaux arrivants n’ont pas de pression étatique quant à embrasser leur nouvelle société d’accueil. Heureusement pour eux, en tout cas pour la plupart, la société civile leur donne tout de même de bonnes raisons – la nécessité étant la plus importante – de s’intégrer culturellement, pour entre autres partager la leur.

Le multiculturalisme comme idéal de perfectionnement social

Mais, à mon sens, le multiculturalisme est surtout problématique quand il est un idéal. C’est-à-dire, quand il est un idéal d’imposition de la diversité culturelle par contradiction, voire diabolisation, de la tendance à l’unicité culturelle, de ce qui vient avec l’idée de peuple, et par extension, de nation. De ce qui réussit tant bien que mal à réunir les gens dans un même territoire malgré leurs innombrables différences. D’ailleurs, ce n’est pas bien surprenant que l’achèvement du multiculturalisme canadien, parfaitement incarné par Justin Trudeau – fils de celui qui l’a inoculé dans ce pays pour couper les jambes du Québec qui se « nationalisait » -, soit une déclaration complètement surréaliste que le Canada est le premier pays post-national…

Conséquemment, cette idée de post-nationalisme canadien donne au multiculturalisme une aura de solution ultime pour le changement, l’évolution, surtout le perfectionnement, afin de régler l’imperfection sociale. S’il est utile de parler plus spécifiquement de la nôtre, de ce Québec, province enclavée, l’imperfection présumée étant la réalité que notre société d’accueil est majoritairement le résultat d’un apport culturel européen francophone. Alors que cela laisse entendre qu’elle ne serait pas assez pluraliste actuellement, que le non-achèvement de l’idéal multiculturaliste – le Québec est toujours majoritairement blanc francophone – serait une tare dont il faudrait se guérir. Force est de constater, quand on en est critique, que ce perfectionnisme est pris, à tort, pour du progressisme. Mais le progrès peut-il être de la réingénierie sociale forcée par de la propagande magnifiant le multiculturalisme et dénigrant son contraire, la société d’accueil et son héritage culturel? Serait-ce améliorer les choses socialement que d’encourager le communautarisme ethnoculturel – et religieux – en refusant d’envoyer un message fort en direction de l’intégration, ce qui en passant est contradictoire de la définition de ce multiculturalisme qui désigne le côtoiement des cultures? Alors que cette idée de progrès repose sur la croyance – très discutable – qu’il ne serait pas sain qu’une société soit culturellement tissée serrée – pour reprendre l’expression tant honnie?

Le succès du multiculturalisme

Sinon, il semble inutile de critiquer la réalité du multiculturalisme quand le terme sert à pointer le fait incontournable que de multiples cultures se côtoient – et de plus en plus avec la mondialisation. Parce qu’il faut être réaliste. Le mouvement ne s’arrêtera pas. Et sur quelle base pourrions-nous critiquer un simple fait qui n’est pas en soi bon ou mauvais, puisque ce sont seulement les agissements des gens qui sont critiquables? Mais d’un autre côté, le fait neutre de cette réalité multiculturelle ne devrait pas servir à cacher, comme pour n’importe quel autre élément d’analyse sociale, son imperfection dans les agissements des individus qui la composent, comme dans les dynamiques des ensembles, etc. Dans le sens que si la société en général est imparfaite, comme le soulèvent avec raison ceux qui considèrent le multiculturalisme comme un idéal de perfectionnement social, il n’en est pas autrement pour le fait que de multiples cultures se côtoient : elles ne se côtoient pas que parfaitement… Bien malheureusement pour eux, visiblement, cela légitime le fait que le multiculturalisme, comme réalité et comme idéal, peut être légitimement critiqué, tout comme d’ailleurs la société d’accueil peut l’être. Alors qu’à cette époque de repentance, de culpabilisation et d’autoflagellation, on ne se gêne vraiment pas pour le faire!

Cependant, étant donné que le multiculturalisme s’est transformé en antonyme du racisme et de la xénophobie avec le temps, cela devient de plus en plus difficile de le critiquer. Le multiculturalisme est blindé par le fait qu’il est considéré comme un idéal – avec tout le romantisme qui vient avec – et que cet idéal se retrouve déjà en partie incarné dans la réalité. Il est ainsi facile de rejeter en bloc la critique du multiculturalisme, puisque cette critique se retrouve automatiquement redirigée vers – la beauté de – la réalité multiculturelle, qu’il faut admettre plus amplement un succès qu’un échec – heureusement pour la paix sociale! Conséquemment, l’idéal multiculturaliste se sert de l’heureuse expérience du côtoiement des cultures pour nier ou amoindrir l’apport positif de la culture dominante : cette majorité devenue par cela discriminatoire, étant donné qu’elle serait, par définition, culturellement contradictoire de ce qu’implique le préfixe « multi ». (Réflexion parallèle, mais essentielle ici : nous voyons bien comment la sémantique peut parfois encourager bien plus les contradictions que les nuances…)

Pourtant, si le multiculturalisme réel – l’expérience de mixité – est autant un succès, il a bien fallu que pour la majorité, la société d’accueil, « la peur de l’Autre » soit bien moins importante que l’ouverture à la diversité qu’apporte l’immigration. Alors qu’il faut le rappeler, le Québec est considéré comme un des endroits les plus accueillants au monde, autant quantitativement que qualitativement. Par contre, si le contrecoup de ce succès est un plus grand sens de la critique pour ce qui est des détails d’interrelations problématiques entre la société d’accueil et les nouveaux arrivants, et les nouveaux arrivants entre eux, il est bien mal raisonner que d’y voir seulement un problème systémique avec la société d’accueil, une preuve qu’elle est malade de « la peur de l’Autre ». Il va de soi qu’une société se complexifiant en diversités se complexifie d’autant en problématiques et en critiques de ces problématiques. D’ailleurs, il faudrait bien un jour comprendre que la critique est le moteur principal du progrès. Bien des progressistes devraient le réapprendre…

En conclusion

Ce que cette analyse devrait surtout faire ressortir pour le lecteur, c’est que le multiculturalisme idéalisé est contradictoire du multiculturalisme qui s’inscrit dans la réalité. Même que l’idéalisé gangrène le réalisé. C’est qu’en diabolisant ce qui n’est pas considéré comme multiculturaliste, cet idéalisme antagonise les expériences culturelles, et de la majorité, et des minorités, qui pourtant se chevauchent dans la réalité. Ainsi, l’expérience multiculturaliste devient, avec l’aide d’une lecture idéologiquement idéaliste, un élément bon, bien, souhaitable, tandis que l’expérience culturelle majoritaire, plus dans l’unicité, devient un élément mauvais, malin, à éliminer. Et tout cela, parce que des individus issus de la culture majoritaire osent constater ouvertement que la politique du multiculturalisme est parfois comme un bâton dans les roues de l’intégration. Comme s’il n’y avait pas de côté positif à un message étatique qui vante et propose l’intégration et que ce message n’était que discrimination culturelle envers les nouveaux arrivants. Comme si le multiculturalisme n’encourageait pas aussi le repli identitaire, la tendance à la catégorisation des individus et à la différenciation des communautés…

De plus, il ne faut pas oublier que la critique du multiculturalisme trouve pleinement sa légitimité au Québec. Encore plus qu’ailleurs au Canada. Parce que pour son application dans le champ linguistique, le Québec francophone est perdant. Même le plus ardent défenseur des vertus de la diversité devrait pouvoir comprendre que la force d’attraction du français, même comme langue de la majorité des Québécois, ne peut pas compétitionner avec la force d’attraction de l’anglais, langue de la majorité canadienne et de nos voisins du sud – qui sont une superpuissance culturelle s’il faut le rappeler! -, alors qu’elle est aussi et surtout la langue internationale. Ainsi, en envoyant le message aux immigrants qu’ils peuvent s’intégrer linguistiquement en anglais ou en français partout au Canada, le multiculturalisme donne du poids démographique à la minorité anglophone du Québec – pour le moins réticente à l’idée du français comme langue commune – en lui fournissant de nouveaux locuteurs. Ce qui fait d’autant augmenter le poids du lobby bilinguiste qui prône directement ou indirectement la bilinguisation des services, la disparition de la loi 101, un Montréal bilingue, et ainsi de suite. À terme, on peut craindre que le multiculturalisme ait au mieux rendu la langue française folklorique, ainsi que la culture québécoise qui l’accompagne.

Et si l’âme survit au corps, Pierre-Elliott Trudeau pourra célébrer sa victoire en compagnie de son vassal de fils, qui l’aura aidé bien plus qu’il l’eût souhaité dans son désir de vengeance contre les nationaleux séparatistes.

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