Huffington Post Québec : l’éthique sous le tapis

Quand on est comme moi contre le modèle d’affaires du Huffington Post, cette journée de lancement de sa « franchise » québécoise donne le haut-le-coeur. L’événement attire le gratin médiatique (dans son sens le plus large) et il est bien difficile de ne pas préjuger des valeurs de tout ce beau monde. Je fais tout pour me retenir de le faire, et c’est sans doute en partie ce combat intérieur qui me donne la nausée…

Bon, au-delà du côté émotionnel, je crois qu’il y a encore du jus à tirer de cette apparition dans notre univers médiatique et de ce qu’implique ce modèle d’affaires basé sur beaucoup de bénévolat. Marie-Claude Ducas, qui prend la défense du HuffPost étant donné qu’elle y participe, et qui en plus doute que Le Globe puisse un jour rémunérer ses blogueurs participants, écrit :

Et puis oui, tout ce beau monde a toujours écrit gratis. Ainsi que l’a déjà expliqué la co-fondatrice, Arianna Huffington  tant par écrit que dans ses entrevues et conférences, elle a créé le Huffington Post afin d’amener sur la place publique des points de vue et des voix que l’on n’entendait pas autrement. Et creuser des sujets comme seul internet permet de le faire. Contrairement à ce que l’on croit souvent, estime-t-elle, ce sont les médias d’information « traditionnels » qui sont superficiels : dans les journaux et à la télé, une manchette chasse l’autre, et on passe vite à la prochaine « grosse histoire ». Sur internet,  les journalistes et, souvent, les blogueurs, peuvent creuser un sujet jusqu’à plus soif, et le faire évoluer  selon les commentaires et les faits amenés par les membres du public, et par d’autres blogueurs.

Si vous le voyez comme moi, la dame avoue que la contribution du web au niveau de l’information est très importante, mais pas assez pour mériter une part du gâteau des retombées financières, enfin pour les blogueurs. D’ailleurs, Nathalie Collard rapportait sur Twitter les propos d’Arianna Huffington lors de sa conférence de presse qui se tenait cet après-midi, que je traduirai librement comme suit : la pratique du blogue n’est pas du journalisme professionnel, mais bien de l’expression personnelle.

Nul doute que ces propos visent à justifier l’utilisation gratuite des écrits des blogueurs, encore. Ça me surprendrait que ce soit seulement pour la beauté de la chose. Alors, si on extrapole, pense-t-elle que l’expression de soi, quelle qu’elle soit, ne vaut pas grand-chose au niveau monétaire? Et il n’est pas difficile de faire le pas vers tout ce qui touche à l’expression artistique… Vous vous douterez bien que cela me touche particulièrement. Parce que je suis un blogueur forgé à même une démarche artistique. Alors pourquoi l’énergie que je mets en ce moment à vous écrire, bien qu’elle ne soit pas encadrée par des règles journalistiques, ne pourrait-elle pas avoir une valeur monétaire? Je ne dis pas non plus qu’elle doit en avoir, mais le discours d’Arianna Huffington semble vouloir occulter cette possibilité, enfin, pour le bien de sa cause, de ses poches et des poches d’AOL.

Comme le hasard fait bien les choses (!), Olivier Niquet publiait hier un billet au sujet de l’ouverture du HuffPostQc. Il débute ainsi :

Contrairement à plusieurs, je ne m’insurge pas devant l’arrivée du Huffington Post Québec… du moins, je ne m’insurge pas du bénévolat qu’il appelle.

Venant de celui qui a créé Cent Papiers (le premier site québécois de « journalisme citoyen » à avoir vu le jour), c’est plutôt surprenant. Mais plus loin, il écrit :

 

je serais beaucoup plus à l’aise avec le Huffington Post s’il s’agissait d’un organisme sans but ratif. Si ses revenus ne servaient qu’à assurer le fonctionnement du site, la rémunération de ses éditeurs et sa promotion, il serait beaucoup plus légitime de ne pas payer les participants.

 

Ça m’a rassuré. Je ne suis pas fou. Le sujet de la légitimité du modèle d’affaires n’est pas un non-sujet, et critiquer ceux qui y acquiescent de quelques manières que ce soit n’est pas gratuit (sans jeu de mots…). Mais bon, c’est bien évident que Le Globe, par la faute de ma plume, va passer pour le gros méchant « casseux de party » en cette journée de célébration.

Sérieux, y’a vraiment de quoi célébrer? Je ne m’avancerai pas plus que de vous laisser sur un tweet d’un dénommé Eric Diamond, qui va comme suit :

Même avec l’information on donne nos ressources… #HuffingtonPostQuébec

Pour poursuivre votre lecture à ce sujet :

http:///2012/01/pourquoi-le-huffington-post-a-echoue-en-angleterre/

http:///2012/01/re%cc%81mune%cc%81ration-des-blogueurs-e%cc%81thique-ou-utopique/

http:///2012/02/huffington-post-que%cc%81bec-entre-autres-ampute%cc%81-de-dix-personnalite%cc%81s/

http:///2012/02/huffington-post-quebec-lethique-sous-le-tapis/

http:///2011/12/un-tapis-rouge-souille-pour-le-huffington-post//

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21 réponses à Huffington Post Québec : l’éthique sous le tapis

  1. En fin de semaine, je pense que je vais aller faire du bénévolat chez Desmarais.

  2. et WalMart, Apple, Texaco…

  3. C’est un triste jour pour toi mais je vois que ça ne t’enlève pas ton sens de l’humour.

  4. Suzanne,

    « je vois que ça ne t’enlève pas ton sens de l’humour »

    et Edouard Boily me le ramène encore plus!

  5. Mes définitions du jour.

    Coloniser: Transformer un pays en colonie. Coloniser un pays pour exploiter ses ressources.

    Colonisé: Qui subit la colonisation. Pays colonisé. Peuple colonisé. Blogueur colonisé.

  6. Et les éditorialistes, eux, ils donnent leurs opinions dans les journaux? Ils sont payés pour leurs articles?

    Je dis que le blogue est le journal d’aujourd’hui!

  7. Edouard,

    ce constat pourrait servir de base pour écrire un sapré bon billet!

    Marilène,

    c’est pas pareil, eux, ce sont des journalistes qui ont eu une promotion! 😉

  8. Merci de faire écho à mon billet.
    Je me permets quand même d’ajouter mon grain de sel quant à l’interprétation que vous en faites. Je n’ai jamais eu comme objectif de « prendre la défense » du Huffington Post. Ils n’ont pas besoin de moi pour cela: il y a déjà là plein de gens qui sont très compétents et très bien outillés pour le faire (et qui sont payés pour, en plus ;-)).
    Je me suis juste efforcée de jeter une base d’analyse, non seulement de leur modèle, mais surtout de tous les changements qui bouleversent l’univers des contenus et de l’information… que ces changement nous plaisent ou non. Je pense que personne n’a vraiment toutes les réponses. Et j’ai émis mes propres doutes quant à certaines façons de faire du Huffington Post. Et, en même temps, je trouve chez eux suffisamment d’éléments qui me poussent à m’intéresser à eux… et, comme je l’ai écrit, à me servir d’eux, tout comme eux trouvent à tirer parti de ce que je fais. Est-ce que cela durera? On verra bien.

  9. Marilene dit :

    Ah oui? une promotion de donner son avis? Ah ben, j’ai été promue avant le temps alors! 😉

  10. gillac dit :

    C’est vrai que donner son opinion diffère du travail journalistique mais cela n’a rien à voir avec la question de la rémunération.Actuellement les médias sont pleins de donneurs d’opinion parfois grassement payés dans la mesure où ils amènent de l’eau au moulin. Mais quand je vois une plume commercialisable devenir bénévole, je me pose la question: quel est l’intérêt derrière cela?
    Note; faudrait pas trop faire la pub de madame Arianna

  11. Marie-Claude Ducas,

    pour ce qui est de prendre la défense du HuffPostQc, il n’y a eu que des participants au site pour le faire, enfin, c’est ce que j’ai pu constater du côté de ma lorgnette. C’est bien évident puisque cette participation a créé la polémique. Si on me pointe quelqu’un qui n’est pas un participant et qui prend votre défense, faudra me le pointer, je pourrai dire et penser alors que c’est la majorité et non la totalité…

    Gillac,

    « Note; faudrait pas trop faire la pub de madame Arianna »

    bien d’accord, mais, devant le tapis rouge qui a été déployé par les médias (traditionnels et sociaux), la contribution du Globe est une goutte dans l’océan…

  12. Si une firme est à but lucratif, elle devrait (en termes éthiques, pas en termes législatifs) redistribuer ses profits à l’ensemble de ses travailleurs. Donc, une firme de blogueurs à but lucratif devrait payer ses blogueurs en fonction du travail accompli.

    Olivier Niquet dit ceci:

    « je serais beaucoup plus à l’aise avec le Huffington Post s’il s’agissait d’un organisme sans but lucratif. Si ses revenus ne servaient qu’à assurer le fonctionnement du site, la rémunération de ses éditeurs et sa promotion, il serait beaucoup plus légitime de ne pas payer les participants. »

    Et encore là, on ne devrait pas payer les éditeurs si ce n’est pas le cas pour les blogueurs. Mais bon, son point a du sens: on peut très concevoir une firme à but non lucratif fonctionnant sur le principe du bénévolat.

    Donc, je ne vois en quoi la position de Renart serait problématique, à moins que j’aie mal compris.

  13. …je ne vois pas…

    Holà, mazelle Rochon vient d’écrire tout un t******!

  14. J’ai une idée. Je vais fonder un Anti-Huffington Post où tous les blogueurs pourront écrire gratos comme chez le Huffington Post et je vais inclure mes billets anarchistes, de façon à ce que je ne puisse faire aucun profit avec mon site. Même les esclaves actuels du Huffington Post seraient les bienvenus. 😉

  15. Bravo tout de même à Normand Baillargeon pour s’être désisté!

  16. Redge dit :

    Je ne vois pas trop où est le problème. Il me semble que les blogueurs du Huffington Post savent dans quoi ils s’embarquent avant de publier leur textes sur ce site. S’ils veulent être bénévole et ne rien recevoir de l’argent que génère le Huff Post, c’est leur choix. Pour moi ce n’est pas vraiment un manque d’éthique quand c’est clair dès le départ qu’il n’y a pas d’argent à faire là.

  17. Nicolas F ( rédaction ) dit :

    Redge, c’est exactement ce que je disais sur la prostitution au Québec il n’y a pas longtemps ! … il semblerait que non …. c’est pas bien ! 🙁

  18. Redge,

    le problème éthique se trouve premièrement chez Huffington Post qui base son modèle d’affaires en partie sur du contenu (travail) gratuit. Et sa tactique pour l’obtenir c’est de faire miroiter de la visibilité.

    Pour ce qui est blogueurs qui acceptent d’y participer, ils ont bien le droit, mais moi j’ai le droit de penser et de dire qu’ils participent à un projet discutable éthiquement. Ils peuvent très bien l’assumer ou faire des pirouettes pour s’en défendre…

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