Gratuité scolaire – Un dialogue de sourds et muets

Le principal problème que nous avons, dans cette belle société, c’est que nous sommes dans un dialogue de sourds et muets. Aucun argument d’un bord ne réussira à convaincre l’autre, s’il réussit à se rendre, et au mieux, nous pouvons espérer le silence, ce beau silence qui comme par magie réussira à balayer le doute, base du dialogue ouvert et franc : le moteur du progrès social.

Parlons-en du progrès social! On en vient à rendre le progrès social suspect, ou au maximum, un concept conditionnel au bonheur de l’élite. Ça serait un pléonasme de qualifier cette élite de bien nantie puisque la possession au sens pécuniaire, si importante à notre époque, a vampirisé le sens du terme « élite ». Alors, point de salut pour ceux qui n’ont pas trouvé (ou n’ont pas voulu trouver) le robinet de la gloire (financière et/ou médiatique – mais un va rarement sans l’autre). Et ça nous donne aussi, comme l’écrit Marc-André Cyr, un « renversement [qui] fait de Richard Martineau et de Johanne Marcotte des intellectuels ».

C’est là où une grande partie des forces intellectuelles se retrouve du même côté de la clôture que le peuple, enfin, cette partie du peuple qui n’accepte pas la destination que prend le train. Ils ont beau essayer de se faire entendre de toutes les manières possibles, soit leurs covoitureurs se consacrent entièrement à commenter la vue, soit ils mettent toutes leurs énergies disponibles à contrecarrer un possible déraillement.

Voilà où se trouve le dossier de l’éducation supérieure aujourd’hui, symptôme d’un malaise social qui illustre tout à fait deux visions irréconciliables. Et on le voit très bien avec la position du PQ qui tente le jeu de l’équilibriste. La fine ligne se trouvant entre le gel et l’indexation, Pauline Marois tente en désignant les deux termes égaux de jouer sur les deux tableaux et d’y trouver une position confortable politiquement. Mais qui peut bien s’y laisser prendre? Pourtant, le gel des frais de scolarité, étant donné que le cout de la vie augmente toujours, est la base du chemin pour se rendre à la gratuité. Et l’indexation est la position qui montre clairement un refus de la gratuité. Donc, la chef du PQ ne penche pas du tout du côté de la gratuité malgré ce qu’elle essaye de nous faire croire. Et je reprendrai ici les mots de Samuel Bergeron :

D’un côté, quand le gouvernement indexe le salaire de ses employés à chaque année, il parle d’une augmentation de salaire.

De l’autre, quand il veut indexer les frais de scolarité, il dit que c’est un gel.

Deux poids, deux mesures.

Et les résultats du dernier sondage au sujet des différentes avenues dans ce dossier démontrent très bien la frilosité de l’opinion publique quant à l’option de la gratuité : « 68 % des répondants se sont dits favorables à une indexation annuelle des droits de scolarité au cout de la vie. » Gageons que la plupart ne vont pas plus loin dans leur raisonnement que de penser que si le cout de la vie augmente, il faut bien que ce soit pour tout le monde. Ils doivent même penser que c’est une pensée égalitaire…

Et dans ceux qui raisonnent un peu plus, il y a Francis Vailles qui à La Presse se sert de l’exemple des gens qui nettoient leur asphalte avec de l’eau pour démontrer que la gratuité scolaire serait ouvrir la porte à du gaspillage. Je veux bien croire que oui, certains étudiants pourraient «  étirer leurs études, changer de programmes ou abandonner, le tout sans impact financier », mais cette vision des choses occulte tout à fait de l’autre côté le gaspillage de talent que le système actuel provoque, puisque l’accessibilité n’est vraiment pas parfaite, et à choisir, certains étudiants très talentueux choisissent le marché du travail comme solution à une situation où le choix des hautes études est trop contraignant financièrement. Et puis, au niveau des résultats, étant donné que les « étudiants québécois travaillent plus que la moyenne canadienne », le système actuel n’encourage pas tellement la performance, l’excellence, pour les étudiants les moins nantis. C’est sans parler du problème de l’endettement étudiant, que cette allégorie du gaspillage de l’eau traitée évacue totalement!

Nul doute que ce Francis Vailles et ceux qui trouvent son raisonnement bien astucieux sont en même temps sourds à ce que je pointe plus haut, inconsciemment ou consciemment. Et de mon côté, je ne suis vraiment pas sourd à ce que représenterait comme cout la gratuité scolaire, même que je suis plutôt d’accord que le contingentement serait une bonne chose. Mais je ne me laisserai pas détourner par une entourloupette. L’idée de mettre des bâtons dans les roues des étudiants en les réduisant à un rôle de client n’est pas la bonne solution pour aller vers le progrès social, ou, pour les yeux chastes, vers une amélioration générale de la qualité de vie de la collectivité. Et quand on me démontre clairement qu’il n’y a que sa petite poche qui compte, j’entends.

Et alors que nous sommes une société riche, alors qu’un rapport d’Oxfam révèle qu’un quart des revenus de 2012 des 100 plus riches suffiraient pour éradiquer la pauvreté dans le monde, j’ai tendance à rester sourd devant le discours de notre élite qui demande à ce qu’on se serre la ceinture et qu’on oublie l’idéal de la gratuité scolaire.

En espérant que ce texte ne sera pas une tentative muette.

 

(Photo : josephsardin)

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