Ève Torres, Notre-Dame-de-Paris et laïcité


J’aimerais ici dresser un portrait de la question de la laïcité. Et cela, en lien avec ce qu’il y a de représentatif dans le commentaire « ironique » de l’ex-candidate solidaire Ève Torres, qui a fait un rapprochement entre l’incendie de Notre-Dame-de-Paris et la laïcité française. Alors que force est d’admettre que son message est qu’il serait contradictoire que les Français, puisqu’ils ont démontré que le symbole de Notre-Dame-de-Paris est important pour eux, ne respectent pas avec leur laïcité l’importance des symboles religieux pour les croyants. Et qu’en conséquence de quoi, les Français – mais surtout les Québécois! – devraient amplement mesurer l’importance de la symbolique pour les individus et les collectivités, et donc abandonner le pan restrictif de la laïcité envers les symboles religieux. Malheureusement pour Ève Torres, il suffit de prendre la pleine mesure de ce qu’implique son rapprochement à propos de cet aspect symbolique pour trouver d’autant plus ironique qu’une telle idée ait pu germer…

La relativité de l’importance

En première instance, posons que ce rapprochement entre Notre-Dame-de-Paris et la laïcité française à propos de l’importance de l’aspect symbolique est légitime, tel qu’il est présenté, mais sans lui adjoindre sa conclusion. Alors, nous pourrons aussi poser son contraire, ce qui les éloigne, et donc tenir aussi pour acquis que l’importance de l’aspect symbolique est relative, puisque cette importance est différente pour chacun. Pour me prendre en exemple, bien que je comprenne et respecte que le voile et Notre-Dame-de-Paris soient d’une grande importance symbolique pour certains, ce n’est aucunement mon cas. Ensuite, de la même manière, nous pouvons ajouter l’importance relative de l’aspect expressif de ces symboles, ce qui pousse certains à penser qu’il est essentiellement important d’exprimer symboliquement sa foi en public ou à considérer que le symbole de Notre-Dame-de-Paris ne devrait pas disparaître du paysage parisien, alors que pour moi ce n’est aucunement important. Et il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas admettre qu’il en est de même aussi pour beaucoup d’autres, et que cela a aussi son importance.

Dans un sens, cette vision des choses ne devrait pas déplaire à Ève Torres et à tous ceux qui se disent inclusifs, puisqu’elle « inclut » l’importance de la diversité des opinions à propos de l’importance de l’aspect symbolique, mais la suite leur déplaira assurément. Pour dire vrai, j’ai fait ressortir cet aspect relatif que pour montrer que l’importance de la symbolique ne fera jamais l’unanimité absolue et donc qu’un tel critère de subjectivité ne pourrait servir d’appui pour arguer que la laïcité serait injuste. Et justement, parce que la légitimité laïque se trouve au-delà de l’importance qu’a la religion et ses symboles pour les gens et la collectivité. Et par le fait même, au-delà de toute « tyrannie de la majorité » qui légitimerait une laïcité qui irait dans un sens ou dans un autre pour respecter ou non cette importance, envers les uns, envers les autres ou envers tous. Dans ce contexte, pour juger que la laïcité à la française est illégitime, il faudrait s’appuyer sur un critère autrement plus objectif.

Rendus ici, nous pouvons arriver à la conclusion qu’il est relativiste de juger que l’importance qu’a Notre-Dame-de-Paris pour les Français entre en contradiction avec sa laïcité. Alors que dans les faits, il faut comprendre que la logique laïque, par rapport à l’évacuation du fait religieux de la sphère civique, est d’évacuer toute considération quant à l’importance de ces symboles pour les gens, autant pour ceux qui les trouvent importants que pour ceux qui ne les trouvent pas importants. Malheureusement, certains, comme Ève Torres, semblent penser que cette laïcité privilégie ceux qui ne donnent aucune importance aux symboles, ce qui rend ironique le trauma français quant à l’incendie de Notre-Dame-de-Paris.

L’importance comme nécessité première

Ce qui précède montre tout à fait bien la confusion quant au sens de la laïcité, alors que cela fait ressortir les raisons qui font que certains comprennent la contrainte laïque envers le port des signes religieux comme une promotion indirecte de toutes sortes de convictions. Que ce soit pour celles des convictions antireligieuses des athées ou pour celles des convictions anti-religions étrangères des catholiques. Ou encore, pour les valeurs morales de la majorité ou, plus ironiquement, pour les valeurs laïques, alors que cesdites valeurs ne se résument qu’aux raisons qui sous-tendent la légitimité de la laïcité de l’État du point de vue de la citoyenneté. En fait, la promotion des valeurs laïques ne se fait jamais indirectement, mais seulement directement quand cela est légitime. Donc, soit pour participer à convaincre que cette laïcité devrait être effective comme au Québec, ou, si elle l’est comme en France, pour prendre sa défense quand elle est remise en question.

Ainsi, à partir du moment où on comprend seulement la contrainte laïque sur le port des symboles religieux comme une négation de certaines convictions et une promotion indirecte d’autres convictions, on peut très bien penser que cette importance est un critère probant pour conclure que la laïcité est injuste et inéquitable. Mais le problème, c’est qu’il faut pour cela croire que cette importance est une nécessité. Donc, qu’elle imposerait nécessairement son propre respect en tout temps et en tout lieu, alors qu’a contrario il ne serait aucunement nécessaire de tenir compte des avis contraires, puisqu’ils contredisent cette nécessité! Et c’est ce qui fait qu’Ève Torres ait pu ironiser à ce propos, puisqu’en effet de ce point de vue la laïcité contredit cette nécessité première, alors que de même l’importance que donnent les Français au symbole de Notre-Dame-de-Paris semble aussi une nécessité première.

Une ironie qui se retourne comme un gant…

Or, le problème avec cette ironie, c’est que si cette nécessité première réussit à légitimer le port des signes religieux, elle pourrait tout aussi bien légitimer la laïcité. Comment pourrait-on rejeter l’argument que la laïcité est une nécessité première, puisqu’elle a été assez importante pour que les Français lui donnent valeur de loi? Donc, la laïcité à la française pourrait s’appuyer sur la même logique de nécessité, soit sur l’importance d’évacuer les symboles religieux de la sphère civique. Et on pourrait tout autant défendre cette importance en arguant qu’il n’est pas nécessaire de tenir compte des avis contraires, puisqu’ils contredisent cette nécessité.

Comment pourrions-nous, sur cette base, trancher quant à la primauté des convictions religieuses sur les autres convictions? Je pense que notre débat souffre depuis trop longtemps de cette ambiguïté, alors qu’il faut l’avouer, elle se retrouve aussi du côté de ceux qui défendent la laïcité. Pensons à n’importe quel argument reposant sur l’importance que l’on donne à certaines valeurs, comme l’égalité homme-femme, alors qu’en effet le port du voile la contredit selon une perspective morale qui fait de plus en plus consensus au Québec. Le problème avec l’argumentaire qui concerne l’égalité homme-femme, c’est qu’il ne concerne pas les prérogatives de la laïcité, pour qui la contrainte n’est jamais seulement envers le voile, mais envers tous les signes religieux. Donc, en voulant défendre avec elle directement la valeur de l’égalité homme-femme, on pervertit cette contrainte pour en faire une solution symbolique, par la négative, afin de magnifier cette valeur. De plus, cela participe au préjugé que la laïcité fait la promotion des convictions et des valeurs, ce qui donne des munitions pour les défenseurs de la laïcité dite ouverte, et d’où le problème que l’on voyait à ce que le PQ nomme sa charte de la laïcité « charte des valeurs »…

Une importance démesurée

En conclusion, il faudrait peut-être songer sérieusement à emprunter un autre chemin pour régler cette question, puisque même l’application de la loi caquiste ne pourra visiblement la régler. Même que cela pourrait l’amplifier, visiblement, étant donné le traumatisme qu’elle provoque déjà, avant même d’être appliquée. D’autant plus que les gros canons de la fédération canadienne n’attendent que de tonner avec leurs arguments basés sur la primauté de la liberté de religion qui, parce qu’elle repose sur la supposée nécessité première de respecter cette liberté, revient tout à fait au même que ce que l’ironie d’Ève Torres laisse entrevoir. Sans oublier que cette conception de la liberté de religion s’accompagne de la primauté de l’expression des convictions religieuses sur la liberté d’expression en général. Alors que le poids de toutes ces nécessités nourrit le sentiment d’injustice envers la laïcité et surtout l’indignation qui s’en suit, qui mine le terrain du débat.

D’autre part, si on analyse encore plus en détail cet enjeu de l’importance symbolique, on trouve la religion comme fait social hautement constituant et fondamental. Et ce qui apparaît, c’est que la religion considère comme une nécessité première l’importance de l’aspect symbolique (et rituel) qui la concerne, alors que cette nécessité va de soi pour les croyants. Si cela ne concernait que leurs convictions personnelles, je n’y verrais pas de problème. Les croyants sont dans leur droit de considérer leurs rituels et leurs symboles religieux hautement importants et je respecte ce droit. Sauf que depuis que les religions servent de légitimité pour le pouvoir, elle a une importance démesurée qui se répercute sur la société à travers les moeurs, la morale et la politique. Alors que justement, le but de la laïcité est de contrebalancer cette importance, en évacuant la religion de la sphère politique, soit de l’État et de la sphère civique. Mais le plus important, c’est qu’elle le fait sans pour autant l’évacuer de la sphère sociale (les sphères publiques et privées), donc sans nier les convictions personnelles des croyants. Alors que, s’il faut le rappeler, sa contrainte n’a d’effet que pour l’expression des convictions religieuses dans la sphère civique.

En somme, pour arriver à nous dégager du sable mouvant dans lequel nous sommes empêtrés avec ce débat, et avec tous les autres qui ont un lien plus ou moins direct avec la religion, il serait grand temps de diminuer son importance sur la société. Et cela, étant donné que la religion est une contingence, déguisée en nécessité par les soins d’Ève Torres et de tous ceux dont la vision du monde participe à l’entretenir, alors que cette nécessité se fonde sur une primauté démesurée des libertés individuelles et des droits qui en découlent.

Alors qu’à mon sens, ce qui devrait être fondamental pour tous, c’est que nous devrions être en droit de ne plus nous la faire imposer contre notre gré. Justement là où l’importance que chacun porte à la religion n’a rien à y faire, sinon d’imposer cette vision du monde.

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