Dialogue avec six anglophones

 

Bien que certains voudraient que le débat linguistique retourne sous le tapis où il se terre le plus possible depuis qu’il est à la mode de se considérer citoyen du monde, je suis content d’entendre de plus en plus parler de la communauté anglophone. Le Devoir a fait un dossier spécial, « Ouvrons le dialogue », qui donne l’avis de six anglophones sur la question linguistique, sous la forme d’un questionnaire.

État donné que le titre du dossier est « Ouvrons le dialogue », je me sens invité à en discuter. Question de mettre la table, je suis majoritairement d’accord avec leurs propos, mais je vais surtout me concentrer sur les points de discorde.

Kenneth Near

60 ans, nouvellement arrivé au Québec, avouant un historique familial empreint d’amour pour le français via sa grand-mère maternelle, l’homme avoue ne pas le parler. Le cynique en moi pense qu’il ne l’apprendra sans doute pas, puisqu’il peut très bien vivre seulement en anglais au Québec, encore plus à Montréal, et à Westmount, où il habite, la question ne se pose même pas.

Pour le reste, je trouve son regard très réaliste. Mais sa dernière réponse me laisse perplexe :

Je pense que l’honnêteté est la première place où il faut aller. Personnellement, je parle du narcissisme de la minorité. Je vois une nation qui est très narcissique dans ses préoccupations.

Oui, l’honnêteté. Mais quand il parle du narcissisme de la minorité », parle-t-il de la minorité francophone dans le Canada ou de la minorité anglophone dans le Québec? Et quand il parle de « nation », parle-t-il de la nation canadienne ou québécoise? S’il parle de deux narcissismes qui se rencontrent, ça ne me semble pas faux, bien que je trouve le terme un peu trop fort.

Patrick Watson

Partant de l’anecdote qu’il se faisait « tabasser à l’école française », l’artiste plaide en faveur de la bonne entente (je rajouterais : à tout prix) et accuse le PQ de ne pas tendre la main aux anglophones alors que pour lui Québec solidaire le fait en amenant « la question de la séparation sur l’aspect de l’identité plutôt que de la langue ». Je note quand même qu’il n’a pas retenu la main tendue de Pauline Marois juste avant qu’elle se fasse sortir par ses gardes du corps à la suite des événements que l’on connaît…

En réponse à la question « Comment décririez-vous la communauté anglophone du Québec ? » :

Je vois, à la garderie, plein de couples et d’enfants qui parlent les deux langues. C’est ça, pour moi, être Québécois. Je sais que les francophones sont très fiers de leur langue, je suis d’accord et ils ont tout mon respect pour cela. Mais il ne faut pas revenir en arrière et se diviser.

C’est seulement son opinion, mais je trouve un peu réducteur que pour lui un Québécois soit le fantasme trudeauiste. Mais qu’est-ce qu’il fait des unilingues francophones? Aux dernières nouvelles, ils sont toujours majoritaires au Québec (et même s’ils ne l’étaient plus, plus de dix ans plus tard : les dernières statistiques à ce sujet datent de 2001). Et, irait-il jusqu’à aller dire en pleine face à ceux de sa communauté qui ne parlent pas français qu’ils ne sont pas Québécois?

Nancy Neamtan

Cette dame est de loin le contraire du cliché de l’anglophone qui reste dans son… milieu (j’allais écrire « ghetto »). Ce qui se dégage de ses propos, c’est qu’il est normal que le français soit la langue commune, que le fait de la langue maternelle n’est pas si important et que la communauté n’a pas besoin d’un porte-parole, contrairement à ce que pense le commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, qui demande un ministre délégué aux Affaires anglophones.

Elle dit que le problème « c’est de toujours se définir seulement par notre langue maternelle », mais je me dis qu’il faut bien un peu l’évoquer pour ainsi avoir prise sur les tenants et aboutissants de la question linguistique. Il ne faut pas tomber non plus dans l’angélisme.

Julius Grey

Premièrement, je suis en total désaccord quand il pointe le PQ comme étant sectaire parce qu’il proposait durant la dernière campagne électorale des politiques concernant la laïcité, la loi 101 dans les cégeps et les petits commerces. Ce terme « sectaire » est pour moi une manière polie de dire xénophobe, intolérant, etc. Et c’est carrément ce qui fait déraper le débat. C’est surprenant que ce monsieur en soit encore là.

Selon moi, l’anglais n’est pas quelque chose qui appartient à une communauté distincte, c’est un atout qui appartient à tous les Québécois. Sauf qu’il faut s’en servir avec prudence, pour ne pas perdre le français.

Le titre de l’article, « L’anglais, un atout pour tous les Québécois », s’inspire bien sûr de la citation précédente. Bien que Julius Grey précise assez bien sa pensée à ce propos, il y a quelque chose là-dedans qui me dérange et qui me rappelle ce qui me dérangeait aussi dans l’article concernant les propos de Patrick Watson. C’est cette impression que le bilinguisme anglais-français est une panacée pour les anglophones alors que pour moi, francophone, l’objectif linguistique numéro un reste la francisation de tous les Québécois. C’est assez emblématique du pourquoi il y a un débat linguistique. Et l’expression « tirer la couverture de son bord » image très bien la chose.

Pour moi, vanter le bilinguisme généralisé c’est un peu vouloir participer au glissement linguistique des francophones vers l’anglais et participer à ce que les unilingues anglophones continuent de ne pas apprendre le français, comme les immigrants anglicisés d’ailleurs. J’avoue que c’est du fatalisme de ma part, mais il ne faut pas non plus se mettre la tête dans le sable : le bilinguisme officiel canadien a fait beaucoup de ravage du côté des francophones hors Québec au niveau de l’assimilation et je ne vois pas pourquoi les francophones québécois seraient moins à risque si on tente par tous les moyens de rendre le Québec bilingue (même seulement officieusement), comme si c’était une question de vie ou de mort au niveau individuel. D’ailleurs, je n’y crois tout simplement pas, même si « soyez bilingues! » est la rengaine à la mode depuis très longtemps. Ce n’est pas parce que quelque chose est répété constamment que c’est nécessairement la vérité.

(Source du tableau : http://journallareleve.com/wordpress/?page_id=390)

David Daoust

Les propos de l’homme sont tout à fait sensés. Et il pointe le fait que la communauté anglophone « commence à reconnaître le fait qu’elle est minoritaire dans une province à dominance francophone ».

Il était à peu près temps…

John Gomery

Pour ce qui est de ce dernier, je crois qu’il synthétise très bien la question :

Je pense que la communauté anglophone fait preuve d’un respect profond pour la majorité francophone dans la mesure où la communauté anglophone, dans une très grande proportion, a appris à vivre en français. Et j’espère que ces efforts seront appréciés par la communauté francophone en témoignant d’une certaine tolérance. Parce qu’on a le sentiment, comme anglophone, que le vrai objectif, tout au fond du coeur d’un grand nombre de francophones, c’est que la communauté anglophone disparaisse ou qu’elle s’intègre au point de ne plus être anglophone. Tout comme la communauté francophone est catastrophée à l’idée de disparaître, nous voulons continuer d’exister comme communauté.

Mais bon, à l’heure de l’anglicisation mondiale, à sa place, je ne m’inquiéterais pas trop…

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