Deux solitudes, des frontières et des ponts glissants

Je ne m’attendais pas à avoir un aussi beau portrait sociologique de la relation linguistique et culturelle entre les anglophones, francophones et bilingues en écoutant « C’est juste de la TV » à ARTV. L’émission reçoit le journaliste Brendan Kelly, « qui couvre la scène culturelle québécoise pour The Gazette. » Alors, bien sûr, il est surtout question de culture télévisuelle.

Ce qui ressort des discussions, c’est que la communauté anglo-québécoise — cela serait plus juste d’écrire anglo-montréalaise — est sous-représentée, sinon inexistante dans nos émissions de télé. D’un autre côté, cette même communauté n’est généralement pas intéressée par la nôtre (le journaliste donne comme exemple que l’émission la plus regardée par eux en français est la retransmission des parties de hockey du Canadien à RDS, entre autres parce que du côté anglophone il n’y a que des rediffusions le samedi soir).

On y discute aussi de la question des accents. Anne-Marie Withenshaw avoue se faire remettre sur le nez qu’elle a un accent francophone alors qu’elle est parfaitement bilingue : « on n’accepte pas l’accent! » Ça me semble bien vrai et cela explique beaucoup la pression qui est exercée pour que les jeunes francophones soient tous parfaitement bilingues et très tôt. Il faut le moins possible que la culture francophone transparaisse dans la sphère culturelle anglophone… Idem pour ce qui est du marché du travail.

André Robitaille soulève une question qui ne trouve pas d’écho dans l’émission, mais je voudrais en profiter ici pour y répondre. Textuellement c’est : « Nous, on lance un titre d’une émission en anglais ici, vous nous envoyez des courriels souvent pour dire : pourquoi vous parlez de la télé en anglais? Pourtant, c’est une réalité que cette télé-là est intéressante. C’est quoi cette réaction…? » J’écoute souvent « C’est juste de la TV » et je trouve qu’il y en a beaucoup trop, enfin pour moi. C’est une question d’intérêt. Le peu de télé que j’écoute, c’est de la télé francophone. Et j’écoute cette émission pour avoir un portrait plus global, parce que j’en manque beaucoup. Cependant, peut-être que les gens qui écoutent CJDLTV se gavent autant de télé anglophone que Lisa Frulla, Marc Cassivi, Anne-Marie Withenshaw et André Robitaille, mais ça me surprendrait, d’autant plus que Marc Cassivi a fait ressortir une statistique comme quoi les francophones écoutent à 94% la télé francophone. Alors, faites le calcul…

Après cette section d’émission, ça se termine avec « Le réparateur ». Le choix de Marc Cassivi concerne les propos de Gilles Proulx à l’émission de Mario Dumont et qu’il qualifie de raciste. Les extraits montrent Gilles Proulx qui répète « têtes carrées » et qui demande s’ils parlent français, s’ils sont intégrés au Québec. Le chroniqueur ajoute : « on entendrait la même chose, l’équivalent, dans la bouche de Don Cherry et le Québec s’embraserait, pis, ça ça passe, on dit rien. »

Je ne veux surtout pas prendre la défense de Gilles Proulx. Mais il reste que malgré l’enrobage nauséabond, le fond, les questions sont légitimes. Même s’il semble que les anglos sont de plus en plus bilingues, il reste qu’il y a quand même un mur, que cette émission fait très bien ressortir en plus. Et pour ce qui est de Don Cherry, il ne pourrait pas dire la même chose, même l’équivalent, puisque le contexte n’est pas le même. Du côté du ROC, il ne semble pas y avoir de problèmes avec la minorité francophone, ils sont sûrement pour la plupart bilingues et très ouverts à la culture anglophone (sans oublier que le Canada est un pays, le Québec, une province). Devant le même genre de discours, Don Cherry gagnerait haut la main la palme du « racisme », puisque son discours ne pourrait s’appuyer sur rien d’autre que sur sa haine viscérale des Québécois, sur son dégoût de la langue française. Pour Gilles Proulx, il y a au moins des raisons, même si je trouve qu’il exagère beaucoup trop, dans tous les sens.

*

Je ne peux pas terminer sans parler de deux nouvelles connexes.

La première concerne le fait qu’Immigration Canada accueille très majoritairement les nouveaux arrivants en anglais. « Thank you, Canada. »

La deuxième concerne un « Appel à la guerre civile et aux exécutions sommaires des francophones ». On demande entre autres la pendaison de Pauline Marois…

Un souverainiste comme moi a encore plus de raisons de ne pas changer d’idée.

(Image : 10b travelling)

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12 réponses à Deux solitudes, des frontières et des ponts glissants

  1. Le site web francophobe est mort.

  2. Patrick Dion dit :

    Je suis partagé face à ton billet. Il est clair qu’il existe deux solitudes au Canada. Je l’ai toujours avancé et je continue d’y croire. Mais ton billet transpire les généralisations et tu sais à quel point je les déteste. Par exemple, je pense vraiment qu’on devrait faire une place aux anglos de Montréal dans notre télé, à la limite les faire parler dans leur langue maternelle dans nos séries et sous-titrer leurs interventions. Je suis friand de la télé d’ici mais j’aime aussi regarder quelques émissions américaines dans leur version originale. Je crois qu’il y a de la place pour tout le monde dans ce melting-pot culturel. C’est entre autres grâce au métissage des genres et des cultures qu’on est si créatifs au Québec.

    Quant à Gilles Proulx, je pense que ses propos étaient racistes. Les insultes gratuites ne devraient pas avoir de place à la télé, pas plus celles de Proulx que celles de Don Cherry.

  3. Louis dit :

    Vous pensez vraiment que Gilles Proulx a des raisons d’émettre des propos racistes, contrairement à Don Cherry?

  4. MartinPM dit :

    Eh oui, les deux solitudes se font encore sentir. L’obsession bilingue aussi. Mais les minorités pourraient être mieux intégrées dans nos télé-séries et films. Par exemple, il y a tant d’infirmières haïtiennes dans les hôpitaux montréalais, Fabienne pourrait faire un effort pour les intégrer dans son roman-savon hospitalier. D’un autre côté, j’ai surtout l’impression que certains anglos ne se reconnaissent pas dans les films et séries qui se déroulent à l’est de St-Laurent ou en région. J’adore la diversité culturelle de Montréal, mais le Québec, c’est aussi des francophones.

    La réalité culturelle des francos et des anglos de Montréal demeurent relativement différentes, ce qui explique selon moi les perceptions différentes.

    Et si la communauté francophone dans le ROC est mieux acceptée, c’est peut-être qu’elle est en voie d’assimilation et que ses droits pour des institutions francophones, dont les écoles, ont été très peu respectés. Alors que la loi 101 reconnaît depuis le départ le droit à l’école anglophone à la minorité anglophone historique.

  5. Martin Lahaie dit :

    Je tiens à dire que l’émission CJDLTV fait un excellent travail et qu’elle ne devrait pas arrêter de parler d’émissions américaines. Les meilleures comme les pires émissions sur la TV viennent des USA, alors pourquoi se priver d’en parler? Si malheureusement une majorité de gens décide de ne pas profiter de ces émissions, ça ne veut pas dire qu’on ne devrait pas en parler. Pourquoi limiter les horizons des Québécois?

  6. Patrick Dion,

    je lis ton commentaire, et j’ai l’impression que tu penses que tout mon billet n’est que de l’opinion, mon opinion, ce qui n’est vraiment pas le cas. Un exemple :

    « Par exemple, je pense vraiment qu’on devrait faire une place aux anglos de Montréal dans notre télé, à la limite les faire parler dans leur langue maternelle dans nos séries et sous-titrer leurs interventions. »

    Je ne donne aucunement mon opinion sur cette question dans mon billet, je ne fais que rapporter l’avis de Brendan Kelly (même si je ne le pointe pas) :

    « Ce qui ressort des discussions, c’est que la communauté anglo-québécoise — cela serait plus juste d’écrire anglo-montréalaise — est sous-représentée, sinon inexistante dans nos émissions de télé. »

    Mais si tu veux mon avis, je n’ai évidemment rien contre qu’il y ait plus d’anglos dans nos émissions, mais je voudrais qu’ils parlent surtout français (moins de sous-titres possibles). Pour ce qui est des Québécois unilingues anglos, je trouve qu’ils ont un manque de respect flagrant, alors devine si je veux les voir et les entendre à la télé…

    « Quant à Gilles Proulx, je pense que ses propos étaient racistes. Les insultes gratuites ne devraient pas avoir de place à la télé, pas plus celles de Proulx que celles de Don Cherry. »

    Je suis d’accord. Je le répète, je ne défends pas Gilles Proulx de tenir des propos « racistes ». Mais enlevons les propos racistes des deux côtés, qu’est-ce qu’il reste? Absolument rien du côté de Don Cherry, et le problème des unilingues anglos et celui général que la majorité des anglophones se foutent presque complètement de la majorité francophone du côté de Gilles Proulx. Pour ce qui est du deuxième problème, même Brendan Kelly le dit! Il généralise lui aussi sans doute…

    Les anglophones vivent en vase clos, ce n’est pas une grande nouvelle! Mais bon, si j’en avais parlé sans rapporter l’avis d’un anglophone, j’aurais eu l’air tellement « raciste »…

    Louis,

    « Vous pensez vraiment que Gilles Proulx a des raisons d’émettre des propos racistes, contrairement à Don Cherry? »

    lire la fin du commentaire précédent.

    MartinPM,

    deux poids, deux mesures…

    Tout est fait ici pour que les anglophones s’assimilent le moins possible à la majorité alors que de l’autre côté, ça va bon train!

    Martin Lahaie,

    « Les meilleures comme les pires émissions sur la TV viennent des USA, alors pourquoi se priver d’en parler? »

    y’a pas à dire, tu as confiance en ton opinion…

    « Pourquoi limiter les horizons des Québécois? »

    Quel argument bancal… C’est une question d’intérêt, je n’ai pas le goût que CJDLTV devienne une grande « infopub » pour la grosse machine télévisuelle états-unienne. Parce que tant qu’à ça, s’ils veulent se la jouer internationale, il y a de la bonne télé partout dans le monde, pas seulement aux USA… On les entend rarement parler de télé française, et même de la télé canadienne…

  7. Redge dit :

    Récemment, j’ai téléchargé un petit logiciel (TapinRadio) qui permet de syntoniser des radios web de partout dans le monde. Pour le fun, j’ai écouté des radios de Hong Kong, de Paris, d’Espagne, bref, d’un peu partout. Laissez-moi vous dire que la grosse machine « culturelle » américaine marche à plein régime, mes amis, et ce partout dans le monde!

    Certain diront que ce n’est pas nouveau, mais moi ça m’a surpris d’entendre l’équivalent de Virgin Radio en Chine! J’exagère à peine…

  8. maudit_francais dit :

    Bonjour,
    Je rigole quand je lis sur ce blog :

    Anne-Marie Withenshaw avoue se faire remettre sur le nez qu’elle a un accent francophone alors qu’elle est parfaitement bilingue : « on n’accepte pas l’accent!

    Écoutée par quelqu’un de la vieille Europe, Anne-Marie Withenshaw, et en règle générale les Québécois, ont un accent qui sent son Étatsunien, à cent lieues de celui de la Perfide Albion, référence habituelle des lycées hexagonaux.

    Sans doute cette perception est-elle fausse, les nuances de l’anglais nord-américain doivent être aussi nombreuses que dans les autres langues.

    Alors, être parfaitement bilingue, en l’occurrence anglais /français, est-ce s’exprimer parfaitement dans les deux langues, ou posséder un accent de référence, et lequel?
    Le plus comique, c’est que celui qui vous pose la question (moi, pour tout vous dire), malgré sept ans d’anglais scolaire, ne le parle que sous la torture.

  9. Le Canadien errant dit :

    La communauté anglophone de Montreal se meurt… lentement mais sûrement. Mais le français aussi…

    Les immigrants ne parlent pas anglais mais « globish ». Ils n’ont aucun attachement réel ni à la langue ni à la culture anglaise. Pour eux, l’anglais est un outil comme le français d’ailleurs. Ils baragouinent l’anglais peut-être un peu mieux que le français mais à peine. Ils suivent le vent économique, c’est tout. « Tu veux que je te vende mon tapis en anglais? Allright… En français? OK d’abord… » Un Arménien, enfant de la loi 101, me disait d’ailleurs : « J’ai deux langues secondes… » Il le regrettait un peu…

    Tous ont appris l’anglais chez eux. Tous sont arrivés ici par hasard et appris le français au passage en gardant le cap sur Boston, New-York, Toronto ou Vancouver. Finalement, beaucoup restent parce que leur vie ici n’est pas si mal malgré le climat (le paradis comparé à leur pays d’origine). Leurs enfants vont à l’école française mais leur parents gardent dans leurs valises des billets pour Boston, New-York, Toronto ou Vancouver… on sait jamais et puis on a toujours un peu de famille à Boston, New-York, Toronto ou Vancouver.

    Tant qu’aux anglais, les vrais, leurs enfants sont depuis longtemps partis pour Boston, New-York, Toronto ou Vancouver… Ceux qui restent apprennent le français qu’ils baragouinent de mieux en mieux… tout en se demandant s’ils ne devraient pas prendre un billet pour Boston, New-York, Toronto ou Vancouver… La communauté anglophone de Montreal se meurt… lentement mais sûrement. Dans 50 ans, Montreal pourrait ressembler à un gros Sherbrooke. OU ALORS… SI ON N’Y PARLE ANGLAIS, ce sera parce que les francophones eux-mêmes auront laissé tomber le français définitivement. L’attachement à la langue chez les Québécois de souche, malgré les discours, n’a jamais été très forte. La loi 101 est une loi contre l’anglais

    La communauté anglophone de Montreal se meurt… Mais le français aussi. Double décadence.

    On ne peux reprocher aux Anglais de Montreal leur amertume. Nous sommes amers, pourquoi eux n’auraient pas le droit aussi de l’être? Quoi qu’on n’en dise, ils nous connaissent bien et comprennent notre point de vue. C’est ce qui explique leur silence politique (Alliance Québec n’existe plus).

    D’ailleurs, en politique, les anglais n’ont jamais eu beaucoup de succès. Depuis 40 ans, le Canada n’a pratiquement jamais eu de premier ministre anglophone. Joe Clark, quelques mois, et maintenant Stephen Harper. Deux gouvernements minoritaires. Pourquoi? parce que les Québécois n’ont jamais été disposé à voter pour un anglais. Je me souviens encore comment les Québécois se foutait de la gueule de Ed Broadbent et de Joe Clark durant les années 70. Pourtant, ces politiciens auraient peut-être été plus favorable au Québec que les politiciens francophones que nous avons élus. Tant pis pour nous. Nous sommes aveuglés par nos préjugés. Aujourd’hui encore, rien n’a changé. Le chef du NPD n’est pas un raciste et parle beaucoup mieux français que ses prédécesseurs. Mais les Québécois ne voteront jamais en masse pour un anglais, fut-il de gauche… Dommage, la gauche canadienne aurait bien eu besoin de ce coup de pouce. Serons-nous un jour capables de faire ce que les Américains ont fait en votant pour Obama? Nos anglos ne sont pas tous des racistes. La preuve: ils votent pour des francophones depuis déjà 1896 (Wilfrid Laurier). Alors pourquoi pas nous?

  10. Le Canadien errant dit :

    L’attachement à la langue chez les Québécois de souche, malgré les discours, n’a jamais été très fort.

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