Denise Bombardier et la peur des médias sociaux

 

En écoutant Bazzo.tv en reprise, je me suis rappelé un épisode récent des Francs-tireurs. Richard Martineau recevait Lucien Bouchard et à un moment, ils se sont laissé aller à tartiner leur mépris sur les utilisateurs des médias sociaux. Pour paraphraser, le portrait qu’ils en dressaient ressemblait à quelque chose comme ça : un gars en bobette dans son sous-sol qui mange des Doritos…

Marie-France Bazzo recevait Denise Bombardier et elle y est allée d’un coup de gueule contre « les réseaux sociaux », phénomène qu’elle met en contexte dans la société, le collectif, après que l’animatrice lui ait demandé si elle avait de l’espoir pour l’avenir :

« C’est difficile d’avoir de l’espoir collectif dans une société qui est totalement atomisée, où chacun pense qu’il est un univers en soi. Et c’est là aussi qu’on n’a pas compris un certain nombre de choses. Y’a des gens qui vont venir vous dire qu’il n’y a pas de valeurs collectives : eh! bien oui il y en a des valeurs [collectives]. Il faut qu’il y ait un minimum de valeurs qui nous relient les uns aux autres. Et, vous savez, dans l’ancien temps, c’était la famille, c’était le parvis de l’église, mais maintenant c’est plus rien. Pis les réseaux sociaux, c’est pas ça du tout. Les réseaux sociaux, ça part dans toutes les directions, et en plus, c’est le plus grand diffuseur de haine et de frustrations qu’on peut avoir, pis c’est anonyme.

 

Autant les propos de Martineau et de Bouchard étaient mal avisés et caricaturaux, autant ceux de Bombardier, malgré une forme plus « respectable », dénotent d’un manque d’analyse, ce qui est, je l’avoue, un peu insultant pour cette dame qui a fait son pain et son beurre avec sa capacité d’analyse.

Vous aurez remarqué que j’ai cité les quelques phrases précédant ce qui concernait proprement les « réseaux sociaux ». C’était question de bien mettre en contexte ses paroles, et surtout, de bien démontrer ce que j’avance : comme quoi son opinion sur le phénomène des médias sociaux ne va pas plus loin que le préjugé digne du réactionnaire, donc, exit l’analyse…

Premier problème : l’anonymat, la haine et la frustration

Si Mme Bombardier se renseignait un minimum sur le phénomène qu’elle dénonce, elle saurait que l’anonymat est une problématique interne qui se discute depuis très longtemps sur le web. L’anonymat a ses raisons (que beaucoup peuvent très bien défendre) et on ne peut vraiment pas dire que tous les utilisateurs sont anonymes : c’est un mensonge, ou une généralisation indigne de quelqu’un d’intelligent.

Si Mme Bombardier avait fait ses devoirs, elle saurait qu’il y a un phénomène internet alliant anonymat, haine et frustration qu’elle pourrait facilement trouver en cherchant le terme « troll ». La majorité des utilisateurs de ces réseaux n’apprécient pas du tout ces fauteurs de trouble, qui sont très minoritaires en plus. Alors qu’elle doit bien avoir remarqué que les médias sociaux sont très populaires, j’aimerais simplement lui faire remarquer que si les relations dans ces réseaux n’étaient que haineux et empreint de frustrations, nous pourrions dresser un portrait très pessimiste des Québécois, puisque pour Facebook seulement, on comptabilisait à la mi-juin 2011 presque la moitié de la population (3 651 580) comme utilisateurs. En tant qu’utilisateur de longue date, je peux rassurer Mme Bombardier : la très grande majorité de ce que je peux vivre via Facebook ou Twitter est sous le signe de la bonne entente. Et quand il y a des conflits, comme dans « la vraie vie » (je n’aime pas utiliser cette expression, puisque je ne considère pas moins vrai ce qui se passe dans ma vie quand ça se passe via le web), il y a moyen de couper les ponts.

« Les réseaux sociaux, ça part dans toutes les directions »

Par cette affirmation, on pourrait croire que Mme Bombardier place « les réseaux sociaux » en contradiction avec la société en général. Donc, pour elle, nous vivons dans une société qui a une trajectoire, une tendance que l’on pourrait définir assez clairement, et que les « réseaux sociaux » embrouillent en partant « dans toutes les directions ». Pour moi, c’est carrément une mauvaise interprétation et une mauvaise énonciation du fait très simple que les utilisateurs ne sont pas un bloc monolithique, mais bien un ensemble de communautés d’intérêts qui se chevauchent. On y retrouve, comme dans la société en général, le foisonnement propre à la singularité des êtres humains. Pour quelqu’un qui disait un peu plus tôt dans cette entrevue, « aimer les gens », ce non-respect de la diversité est assez questionnant.

Le parvis de l’église

S’il avait à faire la meilleure analogie pour expliquer les médias sociaux, le sociologue que je ne suis pas choisirait l’image du parvis de l’église. Pourtant, comme elle l’affirme, la sociologue ne réussit pas à le voir, ce qui est très décevant. Sans doute parce que la forme du parvis de l’église est archaïque tandis que celui des médias sociaux est actuel. C’est bien vrai, mais le dénominateur commun reste quand même la discussion, l’intercommunication. Les médias sociaux ne sont pas une incongruité dans l’évolution des communications et des médias, bien au contraire. Que pouvait-il bien arriver d’autre que ces outils après le téléphone, la radio, la télévision et internet? Donc, s’il y a un problème, c’est avec « les gens ».

Sur le parvis de l’église, les gens se communiquaient entre eux les informations et les potins du village, mais aujourd’hui les gens sont aussi parfois intéressés par ce qui se passe un peu plus loin, parfois même jusqu’à ce qu’on appelle, justement, « le village global ». Le parvis de l’église est insuffisant, autant dans sa forme que dans son utilité pour servir la complexité de la société actuelle. Est-ce que Mme Bombardier est simplement nostalgique ou est-elle en rage contre la liberté de parole qui vient avec ces nouveaux outils? Je gagerais que c’est un peu des deux. Et je gagerais aussi, étant donné que je suis critique envers elle, si elle lisait ce texte, qu’elle me placerait tout de go dans la catégorie des fauteurs de trouble, frustrés et haineux. Et avec ce prénom, « Renart », clairement farfelu, elle pourrait facilement y ajouter le sobriquet honteux d’anonyme… question de rejeter du revers de la main mon point de vue. Mais quelle importance peut-il y avoir à l’opinion d’un gars dans son sous-sol en bobette qui mange des Doritos?

L’individualisme

Au début de la citation, Mme Bombardier dresse un constat amer de la société en pointant son atomisation, donc le fractionnement du collectif au profit de l’individualisme. Et elle ajoute qu’il y a et qu’il faut des valeurs collectives, qu’il « faut qu’il y ait un minimum de valeurs qui nous relient les uns aux autres ». Je suis d’accord avec son constat, mais sans doute pas avec sa solution. Elle ne l’a pas exposée, mais nous pouvons très bien deviner qu’elle ne passe pas par l’interaction accrue de la population via les médias sociaux. Pourtant, logiquement, si on ne considère pas que les relations virtuelles ne sont que du vent, les médias sociaux sont plus proches d’encourager le collectif que l’individualisme. Alors, ça me semble très étrange que ce nouveau monde, que cette nouvelle évolution sociale soit vue par une fine analyste comme Mme Bombardier comme étant un enfer sur web.

Oui, ce n’est pas un paradis, il y a des problèmes, mais jusqu’à ce que quelqu’un abandonne sa participation pour quelques raisons que ce soit, c’est majoritairement agréable. Pourquoi Mme Bombardier ne peut-elle pas jeter un regard positif sur le phénomène? C’est un immense laboratoire social pour la sociologue qu’elle est.

De toute façon, dans un avenir très rapproché, elle n’aura plus trop le choix, c’est de plus en plus incontournable.

 

(Photo : mattieb)

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