Autour du vote anglo : entrevue avec Princess Brooks du Parti vert

J’ai mené une entrevue (ou plutôt une discussion) par courriel avec Princess Brooks, une candidate du Parti vert dans la circonscription de Deux-Montagnes. Mais avant de poursuivre avec l’entrevue, j’aimerais la présenter sommairement.

Princess est née à Saint-Jérôme, elle a grandi à Saint-Sauveur et à Montréal. Elle a étudié en biologie et elle a travaillé entre autres dans la réglementation pharmaceutique. Et, selon sa fiche sur le site du Parti vert :

« Son implication en tant que bénévole est vaste : elle a été une famille d’accueil et chauffeuse pour des refuges d’animaux, photographe et assistante pour la boutique de mode écologique « La Gaillarde » (située dans le quartier Saint-Henri à Montréal), ainsi que traductrice pour la Fondation David Suzuki. »

L’entrevue

Renart Léveillé : Pour quelle raison avoir choisi de militer et de vous présenter pour le Parti vert?

Princess Brooks : Je suis fédéraliste et je ne voulais pas voter pour Jean Charest, alors je me suis présenté pour me donner une deuxième option fédéraliste pour moi-même, et pour que les autres fédéralistes puissent avoir aussi un deuxième choix. C’était la seule façon de pouvoir peut-être changer des choses. Aussi, ça tombait bien puisque tout ce que je voulais améliorer ici sur la Rive-Nord était vert — le transport en commun, notre eau potable (on en a presque plus), les espaces verts — et en plus, la plateforme du Parti vert inclue la gratuité scolaire, alors c’était un bon « fit ».

RL : Donc, si je comprends bien, vous ne voyez pas d’autres options fédéralistes. Mais qu’en est-il de la CAQ, que plusieurs anglophones supportent parce que François Legault a nié son penchant souverainiste, et même l’Union citoyenne du Québec (UCQ), un nouveau parti de gauche fédéraliste?

PB : La CAQ me rappelle quand Parizeau a dit qu’on serait des homards dans un chaudron. Pour moi, dire que la souveraineté n’est pas sur la table pour les dix prochaines années, c’est la même chose que de dire que si on donne à la CAQ le moindre de succès, c’est un appui de la souveraineté à long terme.

UCQ — Ça s’en vient. Ça serait une bonne chose d’avoir un autre parti de gauche, mais fédéraliste. Peut-être qu’ils seront une force lors des prochaines élections.

RL : Alors, votre point est que l’idée de souveraineté doit être totalement exclue d’un parti politique pour obtenir votre appui. J’en arrive à ces questions : pourquoi, selon ma perception, la souveraineté est-elle un projet absolument à proscrire pour la communauté anglophone (je sais qu’il existe des anglophones souverainistes, mais ils ne font pas légion)? Et si on arrivait à prouver hors de tout doute que la souveraineté réglerait la très grande majorité des problèmes, l’économie en premier, pourriez-vous changer d’avis?

PB : Gouvernement après gouvernement, Premier ministre après Premier ministre, nous voyons nos droits diminuer et l’intolérance augmenter. C’est sûr que ceux qui désirent nous opprimer sont des extrémistes, mais c’est quand même ça qu’on voit, et de ça qu’on se souvient. C’est comme quand on m’a dit : les anglophones ont toujours été considérés comme étant un cheval de Troie au lieu d’une population minoritaire à respecter.

La souveraineté peut peut-être améliorer le Québec ou peut-être que ça lui nuirait — c’est dur d’avoir des chiffres concrets sans biais d’une façon ou d’une autre. Mais quand même, dans un Québec souverain, quel est le rôle des anglophones? Sans être certain de notre place et de nos droits dans un Québec souverain, comment peut-on voter pour rien que le statu quo?

RL : Je ne suis vraiment pas un spécialiste des droits des anglophones, mais je sais qu’au niveau de l’éducation et de la santé (les deux plus gros morceaux dans le budget ), le Québec est très généreux quant à vos droits (linguistiques). Alors que par habitant il y a plus de budgets alloués pour le réseau de santé et d’éducation anglophone, de quels autres droits est-il question quand vous affirmez qu’il y a diminution? Et quand vous parlez d’intolérance, de quoi est-il question? La critique envers l’unilinguisme anglophone et la langue de travail (en anglais — surtout dans la région de Montréal) pour les entreprises de moins de 50 employés fait-elle partie de ce que vous qualifiez d’intolérance?

PB : Malgré le budget, l’accès aux ressources en anglais diminue. De mon côté, je veux avoir accès aux informations critiques en anglais, telles que les informations de Revenu Québec, la RAMQ, le ministère de la justice, des contrats d’assurances, de banque, etc. Récemment, par exemple, la RAMQ a décidé de réduire les services offerts en anglais. À mon avis, ce n’est pas acceptable, étant donné que c’est notre santé et notre accès au réseau hospitalier qui seront potentiellement affectés.

L’intolérance, pour moi, c’est la haine désinhibée envers les anglophones qui devient de plus en plus acceptable et sans recours. C’est de ne pas être capable de parler anglais dans notre vie personnelle sans l’antagonisme :  « On est au Québec ici. Parle en français! » Peut-être, mais on est au Canada aussi, alors… C’est ça aussi la crainte de la souveraineté : qu’est-ce qu’il adviendra de nous dans la société xénophobe idéale du PQ (par exemple) sans avoir la puissance du Canada pour nous protéger au cas où?

Pour les entreprises de moins de 50 personnes — ça serait tellement difficile à imposer une langue de travail — déjà qu’on répond au téléphone et aux clients en respectant la loi 101. Vont-ils embaucher encore plus d’employés à l’OQLF pour qu’ils puissent en envoyer « under cover » comme étant employés de ces PME pour pouvoir les inspecter méticuleusement? La seule façon de mettre en application une telle loi serait de faire un suivi des plaintes des employés eux-mêmes. Mais, honnêtement, s’il y a des employés francophones qui n’ont pas d’accès aux informations en français sans avoir à demander, ça, c’est déjà une violation de la loi 101.

RL : Je suis tout à fait d’accord que la diminution des ressources en anglais est un problème. Et que cela se soit produit (aussi?) durant les neuf dernières années, alors que le très fédéraliste Parti libéral était au pouvoir, c’est plutôt discutable. Je gage que s’ils pouvaient répondre, ils pointeraient un problème de financement des mesures… C’est pratique, ils pourraient aussi répondre ça pour ce qui est d’avoir coupé dans les programmes de francisation pour les immigrants.

Pour ce qui est de « la haine désinhibée envers les anglophones qui devient de plus en plus acceptable et sans recours », je crois qu’on ne peut pas aller bien bien plus loin que l’impression. Pour ma part, j’ai plutôt l’impression du contraire, qu’il y a moins de haine envers les anglophones (bien qu’il y en ait toujours). Et je crois qu’il faut faire attention de ne pas confondre critique et haine. Moi-même je suis très critique, et je sais très bien que cela peut être interprété facilement comme étant de la haine, malheureusement.

À la question d’« être capable de parler anglais dans notre vie personnelle », je ne vois pas où est le problème, à partir du moment où les interlocuteurs sont consentants. Si tes propos vont dans le sens de défendre un anglophone qui refuse de communiquer avec un francophone dans sa langue alors qu’il en est capable et que ce dernier y tient, je ne suis pas d’accord. Je pense aussi à ce genre d’histoire où un seul anglophone dans un groupe fait en sorte que tout le monde « se doit » de parler anglais… Donc, il faudrait ajouter à « On est au Québec ici. Parle en français! » quelque chose comme « quand c’est requis ».

Alors, une première question : est-ce que le but de la protection du fait anglais au Québec est d’arriver à un point où tous les anglophones pourraient vivre seulement en anglais? Sinon, quel est-il?

Pour ce qui est de la loi 101 en entreprise de moins de 50 employés, cela revient à l’histoire de passer à l’anglais aussitôt qu’il y a un anglophone dans le groupe. Mais qu’en est-il du francophone qui se fait imposer un milieu de travail en anglais parce que, par exemple, son patron est anglophone? La loi 101 (qui est maintenant d’une mollesse exemplaire) est en phase avec l’idée que le Québec est une province officiellement francophone, donc vouloir imposer le français comme langue de travail n’est pas saugrenu. Mais je comprends que le défi pour l’appliquer serait énorme…

Alors, au-delà de cette difficulté, qu’elle est votre opinion sur la généralisation du français comme langue de travail?

PB : J’étais probablement trop jeune pour me souvenir des efforts anti-anglos du PQ dans les années 90, et s’il y en avait, mais oui, avec les Libéraux, on perd autant de services déjà. Si le gouvernement favorisait l’enseignement bilingue dans les écoles au lieu de restreindre l’anglais dans les écoles françaises, on n’aurait pas ce problème, car tout le monde au Québec serait capable de communiquer dans les deux langues. Et d’après moi et mon expérience personnelle, apprendre plusieurs langues crée une affection pour l’art du langage et cela serait quand même un bon outil pour promouvoir le respect de la langue française.

Pour moi, la haine comprend tout que l’on ne pourrait pas dire à l’inverse. Par exemple, si je disais, « Parle-moi donc en anglais. On est au Canada ici », ce n’est pas acceptable. Ce n’est pas tolérant. C’est ça qu’on vit parfois au Québec et encore plus lorsque le souverainisme est à la mode (ou lorsque le gouvernement du Canada réagit « contre » le Québec).

OK, pour la question de l’anglophone qui parle anglais quand il est entouré de francophones, ça, c’est une affaire compliquée. Apprendre l’anglais et le français en même temps nous donne déjà une expérience anglo/franco très tôt dans la vie qui crée en nous une sorte de crainte de parler français. Ce que je veux dire c’est que d’habitude dans nos cours d’anglais, on est encouragé à diversifier notre vocabulaire, et si on essaye, même si on fait des erreurs, ça ne devient jamais une mauvaise expérience. De l’autre côté, si on fait la même chose dans nos cours de français on est ridiculisé et on apprend très rapidement à ne pas prendre le moindre des risques en utilisant le français. C’est pour ça qu’on se remet en anglais tout le temps : c’est mieux de paraître arrogant que de se faire ridiculiser. La solution est simple : encouragez-nous. Ne riez pas de nos erreurs. Applaudissez nos efforts. Créer un environnement accueillant et chaleureux.

Pour moi, le but c’est d’avoir accès aux services essentiels en anglais, et peut-être un peu de bilinguisme partout aussi. Même si on ne parle pas parfaitement dans les deux langues, j’aimerais qu’on se comprenne n’importe où — des deux bords. J’aimerais que ça soit de même pour les francophones au Canada aussi. N’importe où. Si vous vous ramassez à l’urgence en Alberta, j’espère que vous allez avoir un médecin bilingue.

Après avoir été employée d’une petite entreprise, je sais que lorsqu’il y a un problème sérieux avec un superviseur, gérant ou le grand patron, souvent c’est impossible de régler les choses sans perdre notre emploi ou sans qu’il faille se présenter à la Commission des normes du travail. Ce n’est vraiment pas agréable. Étant donné qu’il y a une forte probabilité que le futur du marché du travail au Québec reposera sur la PME, on a besoin de faire quelque chose pour régler l’inconfort potentiel des employés en conflit. Que ce soit la langue ou le harcèlement, on n’a pas beaucoup de recours. Est-ce que d’avoir plus de lois nous aiderait? Et en appliquant la loi 101 au travail dans les entreprises de moins de 50 employés, il y a un risque que le « gros boss anglo » n’embauche guère de francophones pour éviter de voir leurs amis de l’OQLF.

Parler le français au travail ne me dérange pas; écrire en français au travail ne me dérange pas non plus… Mais utiliser Windows en français? Hum… je ne crois pas que je serais aussi productive. 😉

***

Cette discussion aurait pu se poursuivre assez longtemps puisque ce sont des sujets très intéressants. D’autant plus qu’il me semble rare que les deux solitudes se parlent… Mais la campagne électorale se termine très vite, alors je vais simplement conclure en ajoutant mon grain de sel devant cette dernière réponse.

Je crois que la position du français, et mondialement, et au Québec, face à l’anglicisation mondiale demande de le mettre le plus possible en avant. Je crois que ça serait une erreur d’aller vers un bilinguisme officiel, comme semble le suggérer entre les lignes Princess, cela ferait perdre le rapport de force francophone. Et puis, le taux de bilinguisme augmente et va continuer d’augmenter, parce que c’est une tendance lourde. L’idée, c’est de cristalliser le fait français au Québec et non d’empêcher quiconque de parler anglais.

Je pense que le débat linguistique se terminera quand tous auront compris que la protection du fait français n’est pas une agression. Et quelque chose qui aiderait aussi, c’est de réserver le qualitatif « xénophobe » pour ceux qui le sont vraiment…

***

En complément de lecture, si vous lisez bien l’anglais, je vous suggère un texte de Brad-T, un anglophone qui s’est installé au Québec voilà trois ans. Sa perspective sur la politique québécoise est vraiment rafraîchissante et jure tout à fait avec ce qu’on entend habituellement du discours des anglophones.

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