Réponses à « Doléances pour un Québec dépassé »

 

Jérôme Lussier a publié sur le site du Voir un texte nommé « Doléances pour un Québec dépassé ». Je crois que chacune de ses phrases mérite une réponse. Je ne lui ai pas demandé la permission pour le faire, au contraire de Jean-François Lisée, mais je l’ai fait quand même…

 

Ce n’est pas de l’idéologie de croire que le bilinguisme constitue un avantage et de vouloir en faire bénéficier ses enfants et ses concitoyens.

 

C’est premièrement une idéologie de croire que le bilinguisme au Québec est seulement une question d’anglais comme deuxième langue pour les francophones. C’est une idéologie de croire que l’anglais est essentiel à tous les francophones, comme si tous les aspects de la vie des francophones ne pouvaient se vivre pleinement sans une connaissance de l’anglais. Comme si, pour pointer l’aspect central de la propagande pro-bilinguisme, tous les emplois sans exception demandaient le bilinguisme (le marché de l’emploi le demande pour beaucoup aujourd’hui grâce au laxisme gouvernemental et des entreprises qui n’ont pas assez fait la promotion de la langue française au travail) : le service à la clientèle, et autre travail demandant vraiment la connaissance de l’anglais pour des raisons évidentes, ne sont pas une majorité des emplois au Québec à ce que je sache.

 

Ce n’est pas naître pour un petit pain de rêver que sa fille étudie à Stanford, que son fils travaille à Shanghaï, que son neveu boxe à Las Vegas ou que sa nièce défile à Milan.

 

Non, mais n’est-ce pas un peu proposer, en le formulant ainsi, que quelqu’un qui veut rester ici ne peut pas faire aussi de grandes choses, qu’il ne peut pas être heureux avec ses « petits » rêves?

 

Ce n’est pas une perversion de préférer Bon Iver à Paul Piché, Adele à Céline, les Beastie Boys à Loco Locass, mais d’aimer aussi Jean Leloup, Arcade Fire, Malajube et Beau Dommage.

 

Je suis d’accord. Mais il ne faut pas oublier que beaucoup de francophones n’aiment pas du tout les artistes qui chantent en français parce que leur oreille s’est (trop) habituée à l’anglais. Ça existe. Sans oublier certains anglophones qui ne sont pas du tout intéressés par ce qui se fait ici en français. Est-ce que j’ai le droit de trouver ça triste même si j’écoute majoritairement de la musique anglophone parce que je n’aime majoritairement pas la musique francophone d’ici qui s’est repliée sur la musique de feu de camp et l’insipide imitation de ce qui se fait ailleurs?

 

Ce n’est pas de la rectitude politique d’affirmer que les questions environnementales, culturelles et économiques de notre époque dépassent le cadre des politiques nationales.

 

Il n’y a pas encore vraiment de gouvernement mondial (le souhaitons-nous vraiment?), alors nous n’avons pas vraiment le choix de composer avec les politiques nationales et de même faire l’analyse du choc entre les politiques nationales, provinciales et municipales. Seulement se concentrer sur le monde, c’est faire l’économie de la réalité de la proximité.

 

Ce n’est pas une religion de constater que Facebook, Twitter et Internet permettent de découvrir et entretenir en temps réel des communautés qui se moquent des frontières.

 

Et il est tout à fait possible de se servir de ces outils pour se créer un réseau francophone par exemple, même seulement québécois francophone si on le désire. La liberté peut se rendre dans ce sens aussi. Mais bon, le mépris à peine voilé de ceux qui vont dans l’autre sens a parfois de la difficulté à se contenir…

 

Ce n’est pas cynique de rappeler que l’univers ne commence pas à Hull et qu’il ne se termine pas à Gaspé et que les lois et les espoirs du Québec n’ont pas de portée extra-territoriale.

 

Quand je parlais de mépris…

 

Ce n’est pas une trahison de concéder que le Québec ne représente que 0,1% de l’humanité et que son statut constitutionnel n’y est pour rien.

 

Mais c’est bien trop regarder notre situation de haut pour je ne sais quel but (même si j’ai un doute de quel but il s’agit…). À ce compte-là, notre bonne Terre est immensément plus une goutte d’eau dans l’océan…

 

Ce n’est pas naïf de dire que le Québec a autant sinon plus besoin du reste du monde que le reste du monde a besoin du Québec.

 

À ce que je sache, le Québec n’a jamais été en autarcie donc il est clair pour moi que cette phrase vise plus amplement la donnée culturelle. Serait-ce une lecture trop négative que d’y lire un dénigrement de notre culture?

 

Ce n’est pas de la haine de soi de contempler sans complaisance ce qui pourrait rendre notre langue et notre culture sans attrait pour des immigrants ou des visiteurs.

 

Cela est la constatation que le Québec ne pourrait être qu’utilitaire pour des immigrants (gagner un meilleur niveau de vie, c’est tout). Au-delà de cette triste constatation qui me semble réaliste, voulons-nous vraiment cela? Mais le gros problème avec cette phrase, c’est que la question de savoir si notre langue et notre culture serait ou non sans attrait se pose parce que le Québec est une province dans un Canada majoritairement anglophone et qui fait la promotion du choix linguistique dans son approche avec les immigrants. Il n’y aurait pas d’équivoque pour un migrant qui choisirait un pays nommé Québec. Pour ce qui est d’un visiteur, il a tout à fait le loisir de venir cracher sur nous si ça lui chante…

 

Ce n’est pas déplacé de suggérer que le copinage, la corruption, les mauvaises écoles et les hôpitaux dysfonctionnels nuisent davantage au Québec que l’université McGill.

 

Comparer des bananes avec des oranges, tant qu’à y être?

 

Ce n’est pas fédéraliste d’être exaspéré par ceux qui parlent davantage de la Nuit des longs couteaux que du décrochage, du soin des personnes âgées et du suicide au Québec.

 

Moi je suis exaspéré par ceux qui voudraient enterrer un problème au nom d’autres problèmes qu’ils trouvent plus important à leurs yeux. Ce qui est fédéraliste, c’est justement de vouloir gommer certaines parties de l’Histoire et de ne pas vouloir que l’indignation se perpétue dans le temps.

 

Ce n’est pas de l’àplatventrisme de refuser d’imposer sa langue à quelqu’un qui la rejette, comme on refuserait de forcer une femme à nous aimer si on échoue à la séduire.

 

La différence, c’est que l’auteur va sûrement vouloir loin de lui cette femme qui lui a refusé son amour alors qu’il va parler avec plaisir anglais avec l’autre… La comparaison ne tient pas la route. Bien au contraire, il démontre que les unilingues et autres allophones qui ne veulent rien savoir du français sont dans une dynamique de rejet de la société dans laquelle il sont, et il est entièrement d’accord avec ça!

 

Ce n’est pas être à genoux de respecter la liberté des autres comme on souhaiterait qu’ils respectent la nôtre.

 

C’est bien malheureux de ne pas avoir ici pointé de quoi il s’agit exactement. Mais je lis entre les lignes qu’il s’agit de la question linguistique. Alors, si dans notre monde on nous impose (par la propagande pro-bilinguisme mondialisante) le fait de savoir parler anglais pour pouvoir respecter au final le choix des anglophones et des allophones de ne pas parler français au Québec, n’est-ce pas là la preuve que le concept de liberté au niveau linguistique ne peut pas être réduit à un énoncé aussi simpliste? Et, concernant l’apprentissage de l’anglais, il faut bien sûr avoir le moins d’accent possible, puisque c’est hautement honteux d’avoir un accent français au Québec!

 

Ce n’est pas du nombrilisme de considérer qu’il y a, en matière culturelle, une sphère intime qui échappe autant à la supervision de l’État que la chambre à coucher.

 

En effet, mais ne serait-ce pas en même temps nier l’influence extérieure de cette sphère intime que de le formuler aussi sommairement?

 

Ce n’est pas être défaitiste de plaider que, même dans la défense d’une langue et d’une culture, la fin ne justifie pas toujours les moyens.

 

Voilà la preuve que parfois une simple phrase égare la pensée plus qu’elle ne la fixe…

 

Ce n’est pas être vendu de douter de l’utilité d’une politique d’hostilité envers les serveuses anglophones comme mode de promotion de la langue officielle.

 

J’en doute aussi, mais je ne doute pas que si elles étaient mises en situation plus souvent de devoir parler français, elles seraient bilingues elles aussi.

 

Ce n’est pas être colonisé de parler anglais à l’occasion à Montréal, une ville qui a toujours été bilingue et cosmopolite.

 

Quiconque à le droit de parler anglais n’importe où. Être colonisé, c’est de ne pas être capable, parce qu’on est soi-disant amoureux de la liberté, de poser des gestes pour montrer l’importance du français comme langue commune alors que cette attitude est aussi une preuve de la liberté de chacun d’envoyer un signal clair.

 

Ce n’est pas de la gentillesse excessive de tolérer sans colère la présence de gens dont la langue, les idées et la culture diffèrent des nôtres.

 

Je ne crois pas qu’il est question ici de gens avec lesquels il n’y a aucun moyen de communiquer (donc l’auteur doit parler de gens avec lesquels il peut échanger quand même en anglais). La seule colère acceptable serait donc celle concernant une impossibilité de communiquer. Et la colère d’un unilingue francophone ne pourrait être acceptable puisqu’il est en soi coupable de ne pas avoir appris l’anglais… Sinon, il faut accepter avec bonne humeur les ghettos qu’a bien heureusement participé à créer le multiculturalisme canadien… (Les deux dernières phrases sont à lire avec en tête le mode ironique.)

 

Ce n’est pas de l’amnésie de revendiquer pour les Québécois d’aujourd’hui une identité qui n’est plus celle de leurs ancêtres de la Nouvelle France.

 

Bien d’accord. Ce n’est même pas contradictoire avec une position de défense du fait français que l’on pourrait qualifier d’extrémiste du côté des amants du multiculturalisme et du bilinguisme (obligatoire).

 

Ce n’est pas une hérésie de supposer qu’une nouvelle génération se reconnaisse davantage dans certaines valeurs universelles que dans un désir d’homogénéité culturelle.

 

C’est un discours bien pensant que de mettre en contradiction ainsi les valeurs des mondialistes et des nationalistes comme si un excluait nécessairement l’autre. Ouverture contre fermeture. Selles de boeuf! (Et s’il faut que je traduise : bullshit!)

 

Ce n’est pas de la propagande de soutenir que le contrôle politique, culturel et linguistique ne peut plus s’exercer en 2011 comme en 1971.

 

Bien sûr, car les rapports de force ne sont plus les mêmes. Et cela dépend aussi toujours de l’analyse qu’on en fait. Avec la mondialisation, l’omniprésence de la culture états-unienne et l’anglomanie mondiale, on ose penser et dire qu’en 1971 c’était trop… alors que la mollesse actuelle est toujours trop…

 

Ce n’est pas déconnecté de sentir, comme Dany Laferrière, qu’il est urgent de “sortir le Québec du Québec”.

 

Ce n’est pas déconnecté de sentir qu’il faut aussi garder un pied dans le Québec. L’équilibre, toujours l’équilibre.

 

Ce n’est pas complexé d’être convaincu que le Québec est plus fier quand il affronte la concurrence et triomphe que quand il s’isole et se déclare gagnant.

 

J’aimerais savoir où le Québec s’isole et quand il « se déclare gagnant »? Il est bien évident que cette phrase s’est construite dans l’optique où la fierté québécoise (qui n’est pas la même que la fierté d’être un terrien) est contre-productive.

 

Ce n’est pas faible d’imaginer que nous sommes plus forts quand on montre ce qu’on sait faire que quand on interdit aux autres de faire différemment.

 

Encore ici un talent certain pour mettre en contradiction deux notions qui ne devraient pas l’être. Et puis, en réalité, je ne comprends pas où « on interdit aux autres de faire différemment ». Encore un problème avec cette idée d’essayer d’être clair avec seulement une phrase. L’idée est bonne, mais elle a ses limites…

 

Ce n’est pas suicidaire de proposer que le Québec a plus à gagner à participer à la mouvance contemporaine qu’à tenter en vain de se protéger du reste du monde.

 

Le Québec ne participe pas déjà « à la mouvance contemporaine »? Force est de constater que la vision de l’auteur par rapport au Québec est sombre et aveuglée par on ne sait trop quoi. Une minorité d’anglophobes primaires qui l’ont trop impressionné? Quelques nationalistes ultraconservateurs qui ne jurent que par leur petit bout de campagne québécoise et qui seraient pour lui extrêmement représentatifs du portrait collectif québécois?

Et puis, pour revenir à la langue, n’est-ce pas un discours qui occulte le fait que, dans le « reste du monde », il y a des pays pour donner du chien à leurs politiques linguistiques, et même des pays anglophones?

Il n’est pas question de se replier sur soi ni de rejeter les autres. Mais bien de clarifier le contrat social pour faire en sorte que soit sans équivoque la volonté que la langue française continue de s’épanouir auprès de tous les habitants du Québec comme langue de communication commune et véhicule de la culture d’ici, au moins ici (il serait naïf de croire qu’on pourrait exporter notre culture majoritairement en français québécois, l’histoire ne nous ayant pas donné autant raison que les colonies britanniques). J’écris « la volonté », mais il est certain que ce n’est pas partagé par tous, les propos de Jérôme Lussier en faisant foi.

Alors, il est bien triste de constater qu’une partie de la nouvelle génération, ainsi que bien des gens des autres générations, ne se rend pas compte du piège dans lequel elle a mis le pied. Un gros oui à l’ouverture aux autres, mais cette ouverture à une limite, et c’est celle de ne pas se nier soi-même pour accommoder le mépris ou la paresse des autres.

Parce que je crois que nous sommes importants à notre façon, pas seulement une vulgaire tache dans l’Histoire.

 

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