Le pouvoir de l’intolérance, ou comment sortir de l’impasse identitaire

J’en viens à comprendre de plus en plus pourquoi il est si facile de taxer d’intolérance toute personne remettant en question le multiculturalisme ou un élément religieux qui fait surface dans la société, comme le sujet de la viande halal en ce moment. Parce que dans « intolérance », il y a pourtant « ne pas tolérer », alors qu’on laisse plutôt entendre que l’intolérance est seulement synonyme de xénophobie. Au sens propre du terme, l’intolérance est bien une tendance « à ne pas supporter, à condamner violemment ceux qui ont des opinions, des croyances différentes », mais je veux ici jouer avec les limites du concept pour faire ressortir le danger de ces accusations, surtout lorsqu’elles généralisent au lieu de viser juste.

À ce que je sache, tout n’est pas tolérable. La tolérance a des limites pour tout le monde (même si parfois j’en doute). On ne peut pas tout accepter. C’est la base de la notion de débat public en fait.

C’est l’intolérance envers le racisme qui a fait en sorte que de plus en plus le phénomène a été montré du doigt et qu’il est devenu socialement inacceptable. Tout le monde, à part les racistes, s’entend là-dessus. Idem pour le sexisme. Et la liste est longue.

Alors, voilà, dans le fond, l’intolérance n’est pas que négative. Ce n’est pas l’intolérance en soi le problème, mais envers quoi elle se braque, et à quel degré. Pourquoi nécessairement considérer l’intolérance négative quand qu’il est question de la critique du multiculturalisme ou de toute critique envers la religion? Je dirais que c’est parce que cela semble avoir un lien fort avec le racisme et la xénophobie, justement. En fait, c’est la culpabilisation qui parle : tout ce qui pourrait être interprété comme moindrement proche du racisme ou de la xénophobie est à proscrire du débat public, sous peine de se voir lynché en public. S’il faut que je le répète, vous comprendrez que j’utilise ici par exprès le terme « intolérance » au lieu de « ne pas accepter » pour bien montrer avec quelle facilité le glissement peut se produire.

Recommençons par un autre chemin. Entre ne pas tolérer quelque chose rationnellement et irrationnellement, il y a un monde. Pourtant, c’est tout à fait ce qui se passe en ce moment : on ne veut pas écouter des propos rationnels parce qu’ils rappellent des propos irrationnels. Il n’y aura que les racistes pour penser sérieusement que leur pensée est rationnelle. C’est irrationnel de penser que toute personne avec un nom à consonance arabe est un extrémiste musulman, ou même seulement un musulman. Idem pour ce qui est de l’apparence physique. C’est de la généralisation qui ressemble effectivement à du racisme (au niveau du sens strict du terme, c’est moins simple : on se permet jusqu’à traiter les défenseurs du français au Québec de racistes…). Pourtant, quand il est question par exemple de la critique du multiculturalisme, il n’est jamais question de généraliser à propos de l’apparence, de la culture ou de la religion d’un groupe, mais bien de remettre en question l’interaction sociale que sous-tend la diversité culturelle, bien sûr en lien avec les dispositions culturelles (dans un sens large) de la société d’accueil. Il n’est jamais question de rejeter irrationnellement et en bloc tout ce qui touche à l’immigration, mais bien d’examiner les répercussions sociales du système multiculturaliste, ce qui est tout à fait rationnel. (Les amants du multiculturalisme ne pourront jamais avouer que la critique de leur idéologie est rationnelle, car leur jeu est de la faire croire irrationnelle, donc raciste, xénophobe.)

Prenons l’exemple de l’abattage rituel halal. Est-il irrationnel pour quelqu’un qui n’est pas de confession musulmane de remettre en question le procédé d’abattage qui demande la conscience de l’animal lors de la mise à mort, alors qu’il y a soupçon que ce procédé se trouve derrière beaucoup de pièces de viande en vente pour le grand public sans que cela soit indiqué? Est-il irrationnel pour quelqu’un comme moi de ne pas trouver acceptable ce procédé pour ce qui est de ma propre consommation, et même, pour pousser la réflexion encore plus loin, de trouver inacceptable la pratique tout court? Et vous remarquerez ici que le fait que ce soit une pratique musulmane est très secondaire. D’ailleurs, il semblerait que la pratique casher diffère peu de celle pratiquée par les musulmans. En fait, ça serait la même chose au niveau de la conscience de l’animal lors de la mise à mort, ce qui est le point central du débat. C’est bien dommage que cette distinction n’ait pas été soulevée adéquatement dès le départ, cela aurait fait en sorte de seulement parler d’abattage rituel, court-circuitant ainsi l’accusation d’islamophobie qui, obligatoirement, planait à partir du moment où le terme « halal » était mentionné.

Une autre accusation qui me pose problème concerne la notion identitaire. On a beaucoup pointé la « carte identitaire » comme étant ce qui justifiait cette « attaque » contre les musulmans, dans l’optique de mousser la confrontation. Quand on regarde la notion d’identité, on se rend très vite compte que c’est de l’hypocrisie puisque cette notion se trouve aussi du côté des musulmans et des juifs qui veulent manger de la viande halal et casher. C’est une partie de leur identité (religieuse) qu’ils veulent perpétuer par la consommation dans leur vie de tous les jours. C’est sans doute pour cette raison qu’il est possible de brandir, comme pour pointer un crime, la « carte identitaire » dont voudrait se servir la société d’accueil — enfin, une partie des citoyens — puisque dans la logique multiculturaliste, seule l’identité alternative à celle de la majorité est sacrée.

En vérité, je crois que l’identité est une notion poreuse au lieu d’être fluide comme le voudrait le multiculturalisme. C’est donc normal qu’une question comme l’abattage rituel ne se règle pas en criant « ciseau! », encore moins s’imprègne dans la société en douceur, parce qu’il est question d’éthique et de laïcité sociale pour l’identité d’accueil, si je puis l’exprimer ainsi. Il y a effectivement confrontation entre une identité fortement imprégnée du religieux et une identité qui s’en est éloignée, mais il est injuste d’en ignorer une pour diaboliser l’autre à outrance. Parce qu’il ne faut pas se leurrer, parler d’« identité québécoise » c’est comme parler d’une maladie honteuse. Pourtant, ce n’est qu’un état de fait, jamais un concept immuable, enfin pour moi et pour plusieurs autres, ce que certains pointent comme étant un « repli identitaire ». Personnellement, le repli identitaire, je le laisse à ceux qui ne sont pas capables de regarder la réalité en face.

En fait, le terme « identité » et sa famille lexicale sont instrumentalisés pour la guerre au lieu de simplement servir à la discussion, au dialogue. Parce que seulement sortir de sa manche « intolérance », « carte identitaire », « repli identitaire » et « xénophobie » ne suffit pas. Il faut bien mettre de la chair autour de l’os et jamais je n’ai compris cette accusation autrement que comme une pirouette intellectuelle de la part de tous les commentateurs que j’ai pu lire et entendre à ce sujet. Et j’ai l’impression que ces raccourcis accusateurs ont plus fait de mal que de bien, alors qu’il est bien certain que les intentions étaient bonnes. On veut défendre les minorités et c’est très louable. Par contre, ne serait-il pas préférable de discuter avec ouverture d’un sujet sensible au lieu de tenter de diaboliser ceux qui portent le fardeau de pointer la problématique? Et vous remarquerez que la plupart qui brandissaient le « repli identitaire » ont acquiescé au fait qu’il y a une problématique réelle, alors pourquoi ne pas avoir simplement discuté du problème sans pour autant montrer du doigt un hypothétique (bien que vraisemblable) complot islamophobe? Est-ce que de donner l’impression qu’une frange plus ou moins importante de la population québécoise se replie sans raison devant une manifestation de la diversité culturelle ne risque pas de donner, par ricochet, auprès des minorités en tout cas, l’impression que la majorité est raciste, xénophobe, islamophobe, antisémite, etc.?

Pour moi, la réponse se trouve peut-être en partie dans une lettre parue au journal Le Devoir dernièrement. En lien avec la tragédie de Toulouse, un père d’origine algérienne, de confession musulmane, raconte que son fils, né ici, lui avoua « ne ressentir aucune fierté » de son appartenance à la nation québécoise, et que cette « appartenance, paradoxalement, ne lui procure ni amour pour le Québec ni volonté sincère de le servir ». Ce montréalais, Abdelaziz Djaout, voulut comprendre pourquoi et il raconte dans sa lettre la teneur des propos de son fils en réponse à sa question :

Sa réponse me renvoya à ces machines médiatico-politiques inlassables qui amplifient et instrumentalisent la prétendue «étrangeté dangereuse» de l’islam et de ses adeptes, des immigrants et de leurs différences. En effet, pour mon fils, rien, absolument rien, de ses convictions ou de ses pratiques, ne semble plaire à ses concitoyens. Que dis-je, pour lui et pour eux, tout, absolument tout, du fichu porté par leur mère au morceau d’agneau hallal qui garnit leur plat préféré, dérange dorénavant et apeure.

Ces jeunes, par la force de ce matraquage politico-médiatique xénophobe et islamophobe, sont de plus en plus conscients que, dans l’imaginaire collectif de leur société, ils ne sont plus seulement différents, Québécois ou Français à leur manière. Ils sont, ou plus justement leur image et celle de leurs parents est présentée comme étant non seulement étrangère et étrange, mais le plus souvent comme dangereuse et menaçante pour des identités «souchiennes» mythiques, qui seraient, selon des démagogues de plus en plus nombreux, aussi uniformes qu’hermétiques.

À mon sens, ce que le jeune homme explique au travers de son père est une réalité amplifiée aussi bien par les réels islamophobes que par ceux qui veulent les défendre. Je n’ai pas vraiment besoin d’expliquer ici les tactiques de l’islamophobie, mais dans le cas du sujet de la viande halal, il est clair pour moi que la montée en épingle de l’accusation de xénophobie envers les musulmans, qui s’est servie amplement du Front National et du supposé problème de l’ « identité » pour frapper fort, n’a vraiment pas aidé. Je dirais même que c’est majoritairement ce que je vois dans le trouble du jeune homme. On lui a répété et répété comment les gens ici sont méchants alors que le problème pourrait se régler simplement par l’étiquetage. Et je pense que c’est fondamentalement ce que les gens voudraient, et non pas de foutre à la porte tout ce qui a des airs arabes. Ne voyez-vous pas comment deux idées diamétralement opposées se rencontrent? Une demande très justifiée d’étiquetage d’un produit de consommation devient un message de rejet et de repli.

Si je peux pointer une chose en finissant, c’est la paresse intellectuelle des multiculturalistes. Ce n’est pas en balayant les problèmes sous le tapis et en caricaturant les opinions contraires au lieu de les analyser en profondeur que l’harmonie entre les cultures s’épanouira. Et ce n’est pas non plus en récusant les différences et les spécificités de la société d’accueil que cela calmera les gens ayant des réticences plus ou moins marquées envers les immigrants. Je crois qu’il manque d’équilibre et qu’il y a trop d’hystérie devant toutes ces questions. Nous ne devrions pas être en train de nous déchirer, mais bien en train de nous tricoter un châle commun bien confortable. C’est en fait mon souhait le plus cher.

 

(Photo : meknits)

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4 réponses à Le pouvoir de l’intolérance, ou comment sortir de l’impasse identitaire

  1. Dans un monde tolérant, il ne faudra pas tolérer l’intolérance.

  2. gillac dit :

    Très belle réflexion.Être fier des valeurs qu’un peuple s’est donné au fil des ans et vouloir que celles-ci soient respectées sur son territoire n’est pas de l’intolérance. le problème c’est que souvent le diable est dans les détails.

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