J’ai un ami noir…

Si je me fiais seulement à mon vécu pour savoir à quoi je peux réfléchir, et surtout ce que je peux critiquer, je ne pourrais pas réfléchir aux questions liées à l’immigration ni à la diversité ethnique. Encore moins les critiquer. C’est que, depuis que je suis en présence du phénomène, depuis l’enfance, cela a surtout été positif pour moi. Et dans un monde où la subjectivité est reine, on me suggère que je devrais être aveuglé par mon vécu quand je réfléchis.

Mon expérience avec l’immigration

Dans mon coin de la banlieue nord de Montréal, il y avait beaucoup d’immigrants portugais et cela se passait merveilleusement bien. Au primaire, je n’ai jamais eu de problème avec le fait que des amis avaient des patronymes portugais et on ne m’a jamais encouragé à y voir un problème. Mis à part peut-être l’expression « wops » qui les désignaient et qui était utilisée parfois, mais il n’y avait que les gens stupides pour l’utiliser…

Rendu au secondaire, il y avait quelques noirs (si je me souviens bien, il y en avait deux) et, bien que ce n’étaient pas des amis proches, c’était pour moi des élèves comme les autres, avec lesquels je parlais de temps à autre. Et je ne me souviens pas avoir entendu parler qu’ils souffraient particulièrement du fait de ne pas être blanc parmi des blancs. En tout cas, à mon souvenir, ces deux-là n’étaient même pas des amis proches. Ils étaient chacun dans des groupes d’amis très différents, justement parce qu’ils étaient très différents un de l’autre.

Toujours au secondaire, il y avait un élève vietnamien fraîchement arrivé et il a été dans la même classe que moi en arts plastiques durant deux ans. Il était très timide et il avait beaucoup de difficulté à parler français, mais il était bon et intéressé par les arts, alors je l’ai en quelque sorte pris sous mon aile. En tout cas, c’était mon compagnon de classe attitré. Nous n’avions pas grand-chose en commun à part un intérêt pour l’art, surtout pour le dessin, mais c’était bien assez pour nous tenir ensemble durant les cours.

Ensuite, au cégep, j’avais entre autres une très bonne amie mexicaine. À cette époque j’avais les cheveux très longs et après être revenue de New York, où elle avait remarqué une tendance mode là-bas, elle a proposé de me faire des « dreadlocks » : cette coiffure jamaïcaine que portait entre autres Bob Marley, mais qui provient du plus profond des temps… Aujourd’hui, certains considèrent que c’est un crime d’appropriation culturelle, mais bien au contraire, ça m’a ouvert l’esprit.

Rendu à l’université, à Montréal, il va de soi que je côtoyais beaucoup plus la diversité ethnique et le seul côté négatif que je pouvais y voir, c’était quand je constatais que certaines personnes s’étaient intégrées à l’anglais au point de ne pas savoir parler français, ou si peu. Mais pour moi, un unilingue anglais n’était pas pire s’il était de « couleur ». Et c’est toujours le cas.

Pour le reste, j’ai eu de grandes relations d’amitié et parfois même des relations plus intimes avec des personnes issues de l’immigration. Et j’ai toujours eu l’habitude de juger les gens, non pas à partir de ce dont ils ont l’air, mais de ce qu’ils font et de ce qu’ils pensent. Ce qui me fait revenir à la genèse de ce qui a inspiré ce texte.

L’immigration est une richesse

C’est que dernièrement j’ai eu une discussion avec quelqu’un qui essayait de me faire comprendre que l’immigration est une richesse en me parlant de ses expériences positives avec des gens issus de l’immigration. Le pire, c’est qu’il ne répondait même pas au fait que je parlais d’expériences négatives ou que je disais que l’immigration n’est pas une richesse (je pense qu’elle est une richesse, mais avec les nuances qui s’imposent). En réalité, cette personne réagissait au simple fait que je disais qu’il était légitime que certains partis politiques proposent de resserrer les règles sur l’immigration et que des citoyens puissent être en accord avec ces propositions. Et au fait que je disais qu’il était malhonnête intellectuellement d’assimiler automatiquement ces propositions à des propositions anti-immigration, voire racistes.

Notez à la base l’écart conceptuel, le rapport tendancieux, entre le fait de proposer de resserrer les règles sur l’immigration et l’expérience sociale, individuelle, liée à l’immigration. Dans le premier cas, il s’agit de réagir à une situation globale liée à des considérations générales et dans le deuxième cas, il s’agit de situations particulières. Force est d’admettre que de se servir de la qualité de ces situations particulières pour contrer des propositions globales est un argument pour le moins bancal. Comment de belles expériences d’immigration pourraient-elles racheter les problématiques liées à l’immigration, enfin celles qui influent sur le processus sociopolitique? D’autant plus que, très majoritairement, les possibles changements aux règles sur l’immigration n’auraient aucune incidence sur les immigrants déjà reçus, mais seulement sur les futurs immigrants, qui sont par définition hypothétiques.

« J’ai une amie voilée »

Si on pense, et très largement, que ces belles expériences suffisent pour se faire une tête à ce sujet, c’est que la manière la plus commune de réfléchir est basée sur son propre vécu, donc en analysant les choses subjectivement. Le topo : quelqu’un qui s’entend bien avec tout le monde (dans un sens diversitaire) aura donc un regard complaisant sur la diversité et l’immigration; tandis que quelqu’un qui aura eu des rapports directs ou indirects négatifs avec des gens issus de l’immigration aura un regard d’autant négatif, sinon haineux.

Ceci expliquant cela, si la plupart des gens réfléchissent subjectivement, il est tout à fait logique qu’ils croient que tout le monde fait de même. Les cases sont toutes faites. Alors, dans cette optique réduite où la norme d’analyse est l’émotion et le vécu et qu’elle est projetée sur tous, quiconque critique l’immigration et la diversité est automatiquement haineux, phobique, fermé, etc. Et sa réaction, donc son émotion s’explique obligatoirement par son propre vécu phobique, puisque cela va de soi dans cette logique que sa critique ne peut pas être justifiée par un processus intellectuel éclairé.

Et de l’autre côté, quiconque célèbre l’immigration est inclusif, ouvert sur le monde, une bonne personne, etc. Il peut tout à fait arguer qu’il n’y a pas de problème avec l’immigration/diversité puisque son vécu le prouve, tout comme son émotion négative envers ceux qui y voient des problèmes, parce que c’est contradictoire avec ses propres constats. Pensons à ceux, surtout celles, qui ont des amies voilées en guise de base argumentaire depuis l’époque Bouchard-Taylor… Comment voulez-vous que l’on puisse réfléchir, exprimer les conclusions de ses réflexions et en débattre honnêtement dans ces conditions?

Sortir de l’émotion, du vécu et du besoin d’amour

Donc, pour pouvoir réfléchir convenablement et accepter que les autres puissent réfléchir autrement, il faut se sortir de son vécu et de l’émotion que ce vécu suscite en nous. Et pour pouvoir aller au fond des choses, il faut comprendre qu’avec l’aide de l’émotion nous ne pouvons qu’apercevoir la surface des choses. Alors que l’émotion est ce qui est le plus proche de nous, il faut la transpercer pour voir au loin ce qui nous échappait, ce qu’elle nous empêchait d’appréhender.

L’émotion est un merveilleux moteur, sans doute le meilleur, mais il ne faut pas commettre l’erreur de se laisser guider par elle. Elle nous fait tourner en rond parce qu’elle a peur de la confrontation avec nous-mêmes. En fait, elle a peur de tout ce qui pourrait la freiner, la tempérer, parce qu’elle est par essence bouillante. Elle nous fait nous replier sur nous-mêmes, elle nous fait se tourner vers la facilité parce que l’émotion se nourrit de l’émotion. Elle fait la fine bouche de l’objectivité, des faits, des analyses et des conclusions qui tendent à ne pas lui donner raison.

Cependant, ce n’est surtout pas facile de laisser le volant à la rationalité. Cela prend de la discipline. Et de l’abnégation. Il faut s’attendre à perdre des amis, même une partie de sa réputation. Et il faut s’attendre à être objet de haine. Mais le jeu en vaut la chandelle. En tout cas, il le vaut si comme moi on a plus à coeur de participer (en toute humilité) à sortir le monde de l’obscurantisme des croyances et des émotions que de préserver une posture intellectuelle bonne, qui en fin de compte ne sert rien d’autre que soi-même, pour ne pas perdre ses amis et sa réputation. Pour être objet d’amour.

Le besoin d’amour (et l’idéal d’amour universel) n’a pas à guider la réflexion intellectuelle.

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