Le franglais, changement climatique du français

What you want to do, watch me do it
Wish you had it all, avoue-le donc : Ouin, j’suis doué
Why should I be gone quand t’es juste capable d’échouer
On m’chuchote de shooter, c’t’un sure shot, LE DO IT!

Dead Obies, extrait des paroles de la pièce « Where They @ »

keep-calm-and-parlez-franglais

Dans le débat sur le franglais, l’espace de la discussion a été majoritairement occupé par la réalité de cette mode, chez les rappeurs, de la mixité créative entre le français et l’anglais. Et ce qui ressort le plus dans l’argumentaire pour le défendre, c’est de mettre d’un côté la démarche artistique, et de l’autre, le contexte socioculturel. Comme si on pouvait ultimement les séparer et les mettre dans des cases étanches. Comme si un art essentiellement basé sur le langage, ce qui est à la base du lien collectif, surtout ici au Québec, ne pouvait être mis en perspective parce que l’art serait synonyme de liberté.

Mais le franglais, ce n’est pas simplement un choix d’expression artistique, c’est aussi une tendance qui contamine les réflexes linguistiques, donc la pensée. Et ici, il n’y a aucun lien à faire avec une critique du bilinguisme anglais-français. Le franglais, c’est ce phénomène qui fait qu’il y a toujours plus, dans le langage courant, de mots anglais pour venir remplacer des mots français. Sans oublier les néologismes anglophones, liés par exemple au domaine de la technologie de l’information, qui, bien qu’ils soient traduits assez rapidement, réussissent à s’imposer tout de même dans l’imaginaire francophone. Et nier que la popularité du franglais artistique joue un rôle de facilitateur pour les y faire entrer est pour le moins irresponsable…

Pour bien analyser cette tendance et la mesurer, on ne peut pas se contenter de tout ramener à la liberté d’expression linguistique ou littéraire, même si cela est tentant. Il est toujours tentant de magnifier la liberté. Mais cela serait oublier l’influence du mimétisme couplée au statut culturel privilégié de l’anglais. Donc, ces influences effectives qui permettent d’arriver, soit à la conclusion cynique que le franglais est l’avenir du français, voire un pont vers le tout anglais, soit au constat moins catastrophique qu’il y a effectivement un glissement linguistique qui s’opère et que nous devons réagir, quand bien même Marc Cassivi a réussi à écrire tout un livre pour nous convaincre du contraire… Et déjà, arrêter de faire comme s’il n’y avait aucun problème est un premier pas pour arriver à une solution. Et qui dit solution ne dit pas nécessairement mesure réglementaire ou légale. Arrêter de tenir la pérennité du français en Amérique pour acquise et surtout arrêter de trouver anodin que son évolution linguistique passe de plus en plus par une anglicisation du vocabulaire serait déjà une amorce de solution.

Je suis flabbergasté!

Ce glissement linguistique s’observe en de nombreux endroits. Mais la popularité du terme « flabbergasté » (forme francisée de « flabbergasted »), que l’on entend et qu’on lit de plus en plus dans les médias, traditionnels comme sociaux, en est un bon exemple. À cette époque où le sensationnalisme et la dynamique de confrontation provoquent de nombreux remous, il sert à signifier cette réaction de surprise que nous avons devant l’enflure que s’offre la réalité. Pourtant, cette réaction trouve déjà tout plein de manières de s’exprimer en français, au-delà de simplement dire qu’on est surpris. Je suis époustouflé, tu es ébahi, il est sidéré, nous sommes médusés, vous êtes estomaqués, ils sont éberlués, on est stupéfait! Même des expressions : je suis bouche bée, sans voix, la mâchoire m’en tombe! En plus, ce n’est pas comme si le choix du terme « flabbergasté » était très utile parce qu’il est plus usuel, plus simple à prononcer (en tout cas pour une personne francophone pas du tout ou moins à l’aise avec l’anglais) et surtout, plus familier ou moins archaïque. C’est tout de même un terme provenant d’Angleterre, dans le Sussex, désigné comme un nouveau mot à la mode en 1772…

En vérité, la popularité de ce terme s’explique tout à fait bien avec ce slogan publicitaire de la saucisse Hygrade, datant des années 70 : « plus de gens en mangent parce qu’elles sont plus fraîches, et elles sont plus fraîches parce que plus de gens en mangent! » L’effet d’entraînement rend le terme attrayant et son attrait est un effet d’entraînement à son tour, laissant la concurrence, ici les autres termes français, mordre la poussière, tomber dans le panier de la catégorie des mots empoussiérés. Pour dire encore plus vrai, cet effet d’amplification mimétique les efface du réflexe d’oralité, celui-là même qui fait que certains mots nous viennent tandis que d’autres ne nous viennent pas quand il est temps de nommer les choses. D’ailleurs, ce texte est grandement inspiré par le fait que je suis moi-même atteint de cette maladie linguistique : c’est le terme « flabbergasté » qui me vient en tête naturellement depuis bien trop longtemps (j’accuse même Patrick Lagacé d’y avoir grandement contribué puisque je me souviens avoir été mis en contact avec ce terme dans un texte français grâce à lui). Il a même fallu que je me donne la peine de faire des recherches pour me rendre compte qu’il n’est même pas un terme difficile à traduire, comme certains autres, qui font l’originalité des langues. Ce terme a tellement bien occupé la place de cette idée de surprise qu’il a fallu que je cherche pour trouver les synonymes pointés plus haut!

Le français québécois en voie de disparition

En conclusion, visiblement, cette manie franglaise appauvrit le réflexe francophone de communication des idées et sa créativité à nommer les nouvelles réalités… Ainsi, le français québécois est comme une flore et une faune, et la vitalité de ses éléments demande qu’ils soient utilisés. Mais certains termes sont en voie de disparition (ou plutôt d’oubli, d’archaïsme) puisqu’ils sont de plus en plus remplacés par des termes anglais dans le langage courant grâce à la mode du franglais. Cette mode qui, en se justifiant implacablement avec l’aide de la liberté culturelle et artistique, jette tout bonnement quiconque la remet en question sur la scène du spectacle de la honte, en compagnie de sa pléthore de personnages nationalistes et identitaires infréquentables.

Comme avec les changements climatiques qui font que certaines espèces d’animaux et de plantes disparaissent, le franglais est un changement climatique du français. Et il n’y a aucun doute qu’il est provoqué par l’humain. Mais le plus triste, c’est que ceux qui y participent pensent très sérieusement être dans une posture qui encourage la diversité et l’ouverture au monde. En réalité, tout ce qu’ils font, c’est de participer à cette standardisation culturelle et linguistique mondiale qui en fin de compte plombe la diversité et l’ouverture au monde en passant par la mise en place d’une langue unique.

La sauvegarde de la diversité culturelle doit passer par un certain protectionnisme linguistique, même s’il va à l’encontre de la frénésie mondialiste actuelle qui veut jeter au discrédit de l’intolérance le nationalisme et l’identitaire. C’est une question d’équilibre. Le nouveau monde qui se met en place ne peut pas tout effacer simplement parce qu’il a pour caractéristique principale la nouveauté.

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