Attentat de Québec : contrecoups idéologiques

Que de tristesse. Que d’incompréhension. Que de désespoir. Que de haine. Espérons de l’amour, des réponses, pour le peu que cela donnera aux proches éplorés, et surtout, de la prévention.

Mais avant même d’avoir toutes les informations au sujet de l’attentat de Québec et de son principal suspect, Alexandre Bissonnette, donc dès que la piste islamiste fut mise de côté, la machine idéologique culpabilisatrice s’est mise en marche. Des hyènes…

Le sens de la mesure

Je me pencherai ici particulièrement sur le statut Facebook d’un certain Ludvic Moquin-Beaudry, professeur de philosophie, écrit en réaction aux supposées sympathies idéologiques d’Alexandre Bissonnette :

[Mise à jour] Le présumé terroriste de Québec est un fan de Bock-Côté, de Génération nationale, de Marine Le Pen (et d’autres figures, partis et mouvements politiques qui se sont, un peu ou beaucoup, fait du capital politique/symbolique sur le dos de la communauté musulmane).
S’il avait été fan de certains prédicateurs islamistes ou de figures salafistes, ces mêmes personnes auraient parlé de radicalisation, de menace islamiste rampante, etc.

Mais maintenant que c’est leur discours qui est mis en jeu, quelle sera leur réaction? Puis-je m’attendre au début d’une autocritique ou suis-je trop optimiste?

Avant toute chose, remarquez l’emploi du terme « terroriste », employé aussi dans les médias dès le début de l’affaire. Je relève l’ironie de la chose puisque, si on se souvient bien, ce terme était désigné comme étant à utiliser avec grande précaution quand il s’agissait précédemment de suspects visiblement liés à l’islamisme ou même de Richard Henri Bain. On avait même eu droit à des débats sur ce que cela signifie, certains allant jusqu’à induire qu’il n’était pas question de terrorisme quand il s’agit d’un « loup solitaire » sans lien direct avec une organisation terroriste, encore plus si l’individu semble déséquilibré mentalement. Ne faut-il pas l’être minimalement pour poser un geste aussi répréhensible? Quoi qu’il en soit, Alexandre Bissonnette n’a pas profité de cette grâce et à mon sens, c’est bien tant mieux. Débarrassons-nous du conditionnel pour un instant : il a tué, c’est un meurtrier, il a terrorisé, c’est un terroriste.

Sinon, il faut premièrement remarquer l’évidente adéquation que fait Ludvic Moquin-Beaudry entre Mathieu Bock-Côté, le regroupement Génération nationale et Marine Le Pen. Tout cela, pour les deux premiers, sur la foi du fait très boiteux que le présumé terroriste avait cliqué « J’aime » sur leurs pages Facebook. Pour ce qui est de Le Pen, les témoignages l’ont fait ressortir au-delà de l’appréciation virtuelle. Et je sais de sources sûres que les deux premiers n’ont pas trouvé ce lien heureux, le mot est faible. On se doute que personne ne veut se voir accolé à la très mauvaise réputation du Front National, classé à l’extrême-droite par les médias français. Alors que le but est évidemment de diaboliser le nationalisme québécois, dont ils sont entre autres des représentants.

Maintenant, regardons l’équivalence générale qui est dressée. D’un côté, il y a un auteur-chroniqueur-blogueur vedette et un regroupement qui ont en commun d’être nationalistes et critiques du multiculturalisme. Le lien avec Marine Le Pen ainsi que les « autres figures, partis et mouvements politiques » seront mis de côté, parce qu’ils sont flous et visiblement instrumentalisés pour amplifier la perception négative. De l’autre, il y a des « prédicateurs islamistes ou de figures salafistes ». S’il y a équivalence, le sens de la mesure est parti faire une longue promenade et s’est perdu en chemin!

On a beau ne pas être d’accord avec ces nationalistes et ce qu’ils critiquent, et comment, et jusqu’où ils vont, personne là-dedans ne fait l’apologie du meurtre. Personne là-dedans ne fait la promotion d’une guerre ouverte contre une autre civilisation (gageons que le « philosophe » répondra qu’ils sont tout de même en quelque sorte des guerriers de l’Occcident et que c’est équivalent…). Personne là-dedans n’affirme ouvertement qu’il s’engage à tout faire en son pouvoir pour imposer au monde entier un code moral d’inspiration religieuse (il répondra sans doute que le nationalisme/conservatisme prône sensiblement la même chose…). Personne là-dedans ne prône la normalisation de la discrimination envers les femmes et les LGBT, etc. (il répondra assurément que la laïcité qu’ils défendent, qui veut « discriminer » essentiellement les femmes voilées, revient au même…).

Mais à ce que je sache, cela serait criminel ici et nos nationalistes ne sont même pas proches de se faire arrêter. Ils cadrent tout à fait dans les limites légales de la liberté d’expression. Mais visiblement, dans les fantasmes de Moquin-Beaudry, ils se retrouveraient tous en prison demain matin, question de payer pour les meurtres de Québec, parce qu’il a réussi le « tour de force » de dégrossir un lien parmi toutes les causalités possibles. Ce qui est bien normal, puisque l’on sent bien dans toute cette démarche la tentation d’arriver à justifier l’accusation de crime de pensée. Alors que des démarches pour criminaliser certaines opinions, dites islamophobes, avec tout le flou que cela comprend (pensons entre autres au projet de loi 59), allaient déjà dans ce sens.

Le réflexe théorique

Mais sur quoi repose cette assertion que « leur discours […] est mis en jeu »? Sur cette supposée équivalence, qui ne tient pas la route en regard des faits, alors qu’elle est brandie comme un fait. Parce que même en extrapolant à outrance en affirmant qu’ils se seraient « fait du capital politique/symbolique sur le dos de la communauté musulmane », cela ne reste que de la théorie qui tient pour vrai que leur discours critique est en fait un leurre qui cache de mauvaises intentions. Ainsi, ce réflexe théorique ne repose que sur des soupçons et des perceptions, même si les théoriciens dont s’inspire visiblement Moquin-Beaudry se basent sur des faits comme des statistiques concernant des agressions envers des musulmans – quand ce n’est pas sur des études qui se basent plutôt sur des impressions bien subjectives quant au sentiment de discrimination… Mais tout ce que font ces statistiques, c’est de montrer qu’il y a un problème, elles ne réussissent aucunement à prouver d’où provient en détail cedit problème, au-delà des vrais coupables de ces agressions compilées, dont fera partie Alexandre Bissonnette s’il est reconnu coupable.

Si on peut de cette manière théorique arriver à la conclusion que ce duo nationaliste, voire « identitaire », mérite culpabilisation et devrait faire une autocritique, qu’est-ce qui m’empêche d’arriver à une autre conclusion de la même manière, mais cela envers Moquin-Beaudry, même plus généralement envers son clan idéologique qui accuse aussi de la sorte? Il serait aussi vraisemblable, sinon plus, que l’argumentaire victimaire de ces derniers, qui met l’emphase sur la supposée islamophobie rampante de la société d’accueil, occidentale, blanche et de culture catholique – surtout depuis le débat sur la charte du PQ – puisse avoir été le vecteur principal de haine pour Alexandre Bissonnette. Et nul ne sait vraiment ce qui aurait eu plus de poids pour l’aider à appuyer sur la gâchette. Peut-être qu’un examen psychologique pourrait départager la chose, mais cet hypothétique résultat ne réussirait qu’à expliquer son cas particulier, pas à trancher comme le ferait un procès. Ce qui me fait penser que nous sommes en fait devant un procès d’intention. Et je démontrerai pourquoi dans ce qui va suivre.

Une vue de l’esprit

Quand Moquin-Beaudry écrit que si le tueur « avait été fan de certains prédicateurs islamistes ou de figures salafistes, ces mêmes personnes auraient parlé de radicalisation, de menace islamiste rampante, etc. », il semble oublier que la radicalisation et la menace islamiste ne sont pas des vues de l’esprit. Contrairement à son interprétation qu’ils se sont « fait du capital politique/symbolique sur le dos de la communauté musulmane », qui a franchement des airs conspirationnistes, la radicalisation islamiste, qui se dévoile à coups d’attentats terroristes, est un phénomène bien étudié, bien documenté et grandissant (voir le tableau où on remarque entre autres que le terrorisme au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, évidemment en lien avec l’islam-isme, s’amplifie à partir des années 2000 pour exploser en nombre d’attentats dans les années 2010).

Tandis que pour son supposé équivalent, le bien mal nommé « capital politique/symbolique », il repose sur la foi, sur la croyance qu’il y a un lien de cause à effet entre les positions exprimées par Mathieu Bock-Côté et Génération nationale et les discours franchement haineux, comme si le fait que les deuxièmes puissent se nourrir des premiers était en soi une preuve de connivence entre les deux. Faudrait-il s’abstenir de critiquer un phénomène parce que d’autres se contentent de le détester pleinement, sans aucune nuance, et qu’ils peuvent se servir de notre critique pour solidifier leur position? Dans ce procès d’intention, le juge arrive à la conclusion que la responsabilité incombe aux « identitaires » et que l’autoflagellation publique est la punition de mise.

En conclusion

En conclusion, il faut dire qu’en regard de ce que l’on sait sur Alexandre Bissonnette, il est plutôt étrange à la base d’avoir monté un bateau en y impliquant surtout Mathieu Bock-Côté et Génération nationale. Même chose s’il eut seulement s’agit du nationalisme québécois. Parce que, pour y avoir eu accès avant qu’elle ne soit plus en ligne, le jeune homme s’exprimait sur sa page Facebook la plupart du temps en anglais et semblait plutôt fédéraliste. Mais bon, toute occasion est bonne pour croquer du nationaliste, de l’identitaire. Même si le véhicule pour y arriver ne tient pas la route et que le moment est bien mal choisi pour instrumentaliser une aussi grave tragédie et exposer ses lubies.

J’ai la profonde conviction que la communauté musulmane n’a pas besoin qu’on lui désigne des coupables par association. Elle aurait plus besoin de comprendre que la grande majorité de la population québécoise est humainement avec elle dans la tragédie, comprenant Mathieu Bock-Côté, Génération nationale et tous les autres, dont moi, qui se permettent parfois d’être critiques envers des sujets sensibles pour elle. Parce que ce n’est pas de la haine en soi que de dire les choses. Parce que le désaccord n’est pas le résultat de la haine.

Pourquoi, même dans les rapports sociaux, ça ne serait pas de l’amour d’essayer de s’entendre malgré la difficulté des désaccords?

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